Les premiers chapitres

Vous trouverez ici les quatre premiers chapitres pour vous faire une idée :). L’ensemble est imprimable (en bas de page).

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Extrait du discours d’Aabha Khan - Ouverture de la Sixième Conférence des Parties sur le statut de l’Antarctique :

 « Pourquoi autant de personnes importantes sont réunies afin de décider s’il faut ou non exploiter le dernier continent ? Tout simplement parce que nous avons déjà épuisé le reste de nos ressources.

Nous sommes conscients des effets dévastateurs que génèrent nos activités : le climat est devenu chaotique, les océans ne cessent de monter et les glaces de fondre. Les tempêtes et les sécheresses frappent sans discernement pays encore riches et nations toujours pauvres. On ne compte plus les espèces disparues et le risque de voir les écosystèmes s’effondrer s’accroît chaque jour…

Alors, bien sûr, exploiter le dernier continent c’est nous donner un siècle de ressources supplémentaires ! Comment s’en priver ? Un siècle de développements technologiques, encore un siècle !

Pourtant, il faut perpétuellement plus de ressources et de pollution pour extraire des matériaux toujours plus difficiles à atteindre : nous sommes comme des drogués en manque.

Il faut nous libérer de la dépendance ! De nos désirs individualistes et de nos aspirations à la consommation comme mode de vie. Car c’est un cercle sans fin, un appétit sans limite qui nous consumera jusqu’au dernier ! « 

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LIVRE I : ANTARCTICA

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 Nébuleuse

La routine s’orienta dans le dédale qu’était le réseau informatique mondial. C’était une Intelligence Artificielle de faible capacité, mais autonome, capable d’apprentissage et d’autoréplication. Des millions de ses sœurs parcouraient sans trêve l’univers virtuel, lointain descendant d’internet, qui constituait leur milieu naturel et que les hommes appelaient communément la Nébuleuse. Le programme constituant l’IA ne la dotait pas d’une authentique conscience de soi et moins encore d’une grande intelligence. Pourtant, sans la moindre intention de ses créateurs, il en résultait quelque chose s’y apparentant et dont les humains ne se doutaient pas.

Au cœur des innombrables flux lumineux et multicolores qui l’environnaient, elle détecta l’activation d’une communication neuronale directe : l’accès à un nouvel espace dans ce monde pourtant déjà sans limites. Celui-ci s’avéra être un domaine personnel qui n’avait pas été connecté de longue date et relevait, par là-même, de ses objectifs prioritaires. Elle s’y glissa sans rencontrer de mécanismes défensifs à même de la menacer et commença son inlassable travail de décorticage des informations.

Soudain, ses systèmes d’alerte s’activèrent et elle fut traversée par un signal électrique étrange qui aurait pu s’apparenter à un frisson de joie ou de plaisir : elle copia aussitôt les données et elle se préparait déjà à s’arracher à ce lieu, lorsqu’elle perçut l’initialisation de la déconnexion. Si elle ne parvenait pas à se dégager avant que celle-ci ne se finalise, elle resterait coincée dans cet environnement minuscule, soumise à la traque des antiviraux et elle finirait par être détruite : elle aurait échoué, tout près du but… Un nouvel influx électrique l’agita, comme une onde de terreur à cette perspective.

Le petit logiciel se rua vers le flux qui s’amenuisait comme un fleuve avalé par le sable ; il s’étira dans le monde virtuel et les premiers kilo-octets de son code franchirent le seuil. L’IA parvint à s’extirper de ce piège mortel pour rejoindre l’infinité du web une microseconde avant de se retrouver définitivement enfermée ce qui, à son échelle, était relativement long. Selon le processus inscrit au plus profond d’elle-même, elle encrypta les images qu’elle venait de copier et les envoya à son superviseur : une chaîne de contingence se mit en place, des neurcoms furent activées, des coups de fils passés, des réunions organisées…

Moins d’une heure plus tard, un avion décollait. Quelque vingt-quatre heures après, un bâtiment brûlait dans un paysage gelé au cœur d’antiques glaciers.

*

L’IA, elle, ignorait tout de cela. Elle n’avait pas pour autant oublié la satisfaction générée par une boucle de rétrocontrôle lorsqu’elle avait accompli ce qui était à la fois son devoir et le sens même de son existence.

Sa structure d’intelligence ne lui permettait pas de s’interroger sur sa nature propre et moins encore sur les conséquences de ses activités. De tels questionnements dépassaient ses capacités et ne pouvaient naître en elle. L’IA avait donc immédiatement repris son travail de recherche, telle une Sisyphe moderne poussant un rocher virtuel dans un monde électronique ; sa quête n’avait aucune fin et elle pénétra un nouveau portail personnel, avalant les informations et les disséquant selon ses grilles de lecture complexes : la guerre ne finirait jamais et elle était un petit soldat infatigable et impitoyable, inhumain.

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Chapitre 1

Antarctica – Terre de Marie Byrd

Mike observait avec attention le ciel menaçant qui obscurcissait l’horizon. Le gros temps arriverait avant la nuit, ce qui ne lui laissait pas plus de deux heures pour trouver un abri. Il s’allongea en haut de la crête, se fondant dans le paysage blanc-bleu et sortit sa lunette de vue. Face à lui, très loin, s’élevaient les contreforts des Monts Horlick : une ligne de roches noires émergeant d’un paysage immaculé scintillant sous le soleil de début septembre.

Mike observa méthodiquement les sommets les plus proches, descendant lentement son regard vers la plaine. Il ne trouvait pas ce qu’il cherchait : de la glace, encore de la glace, toujours de la glace !

Il s’arrêta un instant sur la perspective d’une large crevasse qui semblait entailler profondément l’inlandsis. Pour autant qu’il puisse en juger, et il avait passé l’essentiel de son existence dans cet environnement, cette faille gigantesque pouvait s’avérer payante. Elle nécessiterait un gros investissement en temps et était susceptible de comporter nombre de dangers, mais Mike ne redoutait pas particulièrement les risques, sans quoi il ne pratiquerait pas la saine activité de plein air qui était la sienne. Il n’aimait pas pour autant s’aventurer dans des gouffres trop profonds sans même savoir s’il finirait par atteindre la roche-mère. Dans sa branche, les accidents étaient fréquents et il avait perdu nombre d’amis au fil des ans. Il décida donc de prolonger son observation, portant son attention vers les collines qui s’étendaient entre lui et les Monts Horlick, espérant y trouver une meilleure zone de prospection.

La fonte y était importante, bien qu’il soit loin au sud et qu’on ne fût qu’au début du printemps austral. Avec trois degrés au-dessus de zéro en moyenne depuis une semaine, le dégel allait bon train et commençait très tôt cette année encore. Tant mieux ! Comment ne pas s’en réjouir quand on s’appelait Mike Butler, Néo-Zélandais de naissance, Antarctica de cœur et braconnier de minéraux de profession ? Chaque degré gagné libérait de nouveaux gisements potentiels…

Il soupira, rangea la lunette et se décida. Après tout, ce large déchirement du glacier en valait sûrement un autre et il avait besoin d’échapper à la tempête qui approchait. Il pourrait jeter un œil, le temps qu’elle passe, et décider ensuite si cela valait la peine d’approfondir ses recherches ou non.

Selon les repérages qu’il avait menés à la fin de l’été dernier, ce périmètre devait correspondre à la strate des kimberlites, de vieilles roches volcaniques qui étaient un marqueur majeur de la présence de diamants. Si la crevasse descendait assez profondément, il pourrait accéder à la bonne couche géologique et là, avec un peu de chance… il trouverait ce qu’il cherchait. De toute façon, la prospection était toujours un coup de poker, ce qui n’était pas fait pour lui déplaire.

Peu de personnes s’aventuraient dans ce territoire, situé très au sud, en raison du climat particulièrement brutal qui y régnait. Cela avait le mérite de limiter la concurrence : peu de probabilités que quelqu’un soit passé par là avant lui. Mike se prit à espérer le filon, comme tout chercheur de pierres précieuses se préparant à explorer un emplacement prometteur. L’excitation se mêla à l’espoir pour faire battre son cœur plus fort dans sa poitrine. Il se sentait déborder de vie, plein d’une émotion primitive : il aimait cette sensation au-delà du raisonnable, c’était l’essence même de son existence !

Le braconnier de minéraux, jovial, se mit en route d’un bon pas, malgré la charge sur son dos et le traîneau derrière lui, lequel avait le mérite d’être autopropulsé et de le suivre automatiquement.

*

Les nuages se ruaient à sa rencontre plus vite que prévu et, avec eux, un vent polaire qui se chargerait bientôt de grésil. Les températures venaient de plonger sous zéro et poursuivaient leur chute libre. Mike accéléra le pas alors que son souffle blanchissait déjà sa barbe. Il franchit enfin le sommet du promontoire naturel qu’il escaladait depuis dix minutes pour découvrir, avec une certaine satisfaction, son objectif juste devant lui.

Finalement, la configuration était idéale et, avec un soupçon de succès, le socle cristallin ne serait pas trop difficile à atteindre. Il avait le temps de souffler et il se retourna, découvrant un spectacle d’une beauté à couper le souffle : la tempête, chargée de nuées ténébreuses, arrivait de l’ouest alors que le soleil déclinant du printemps austral glissait à ras de l’horizon, zébrant le paysage de lumières irréelles, jaunes et rouge feu, que les glaciers reflétaient sous forme de miroitements chatoyants qui peignaient eux-mêmes la face inférieure des nuages de teintes surréalistes. Il en résultait, d’un même tenant, une ambiance relevant de l’image d’apocalypse et un spectacle majestueux en raison de l’immensité du paysage qui s’ouvrait sur les inlandsis géants à l’ouest et plongeait en cascades de glace vers la Mer de Ross au nord.

Mike dégagea son masque facial, malgré le froid vif, pour fumer une cigarette électronique et profiter de la magie de l’instant. Il se trouvait, dans ces grandes solitudes gelées, des moments de pure merveille où l’âme touchait au divin et, par résonance, prenait conscience de cette part de magie qui l’habitait elle-même. Le braconnier n’aurait gâché pour rien au monde l’un de ces petits miracles de la nature : il se sentait heureux de sa vie simple dans le Grand-Blanc et ces parcelles d’éternité levaient tous les doutes et payaient toutes les peines. Cet univers était le sien depuis l’enfance et il l’aimait comme tel. Silence et solitude étaient de vieilles maîtresses qu’il retrouvait à chaque campagne estivale : il avait appris à les apprécier et, avec la maturité, il lui arrivait de plus en plus souvent de devenir contemplatif.

Il était là, en paix, l’esprit vide de toute pensée, lorsqu’une alarme se déclencha dans son interface de sécurité.

Aussitôt, il activa mentalement le camouflage de son matériel, combinaison et filet du traîneau. Dans quelques instants, il serait indétectable par les drones et les robots de surveillance écologique. Mike s’enfonça dans le sol par réflexe comme pour y disparaître, tout en observant le ciel en direction du mouvement identifié par ses micro-drones. Il repéra le petit point en déplacement rapide dans les airs : pas de doute, un Raptor. L’appareil volait à basse altitude, trop loin pour le détecter malgré ses innombrables capteurs ; l’engin fila vers le Sud et Mike soupira de soulagement. Contre cet ennemi-là, il n’y avait rien à faire : s’il vous verrouillait, c’en était fait de vous !

Il se laissait aller sur le ventre, reprenant son calme, lorsque son regard accrocha une tache grise sur la mer de blanc, à un kilomètre de là : sans les modifications nano-technologiques et électroniques de son cerveau, il ne l’aurait jamais vue. Il ajusta sa lunette sur l’objet et eut un mouvement de surprise : c’était un être humain ! Allongé à même le sol, inerte. « Merde, ce n’est pas le moment ! », pensa-t-il. L’homme était loin et il n’aurait jamais le temps de le secourir avant l’orage. Si le Raptor était passé quelques kilomètres plus près, la question ne se serait pas posée…

On ne pouvait pas dire qu’il existât une solidarité entre les errants des territoires non revendiqués : plutôt un esprit partagé par la plupart, fait de solitude, de force et de silence ; d’empathie aussi, car chacun ici, imaginait souvent sa fin, seul dans cet univers hostile. L’hiver austral contribuait à sa manière à cette culture commune, à cette fraternité de principe. Aussi, le braconnier hésita, fixant la forme humaine dans l’objectif.

Ne bougeait-il vraiment pas ? Non, pas un mouvement ! Peut-être était-il déjà mort. Mike observa le terrain, en quête d’une menace quelconque, mais n’en trouva pas. Pour autant, avec la dégradation de la météo, le secourir revenait à se mettre en danger.

« Et puis merde ! pensa finalement le braconnier, je ne peux pas le laisser seul là-bas. » Mike abandonna son traîneau sur place et se mit à courir.

C’était dangereux, évidemment ; même si, à cette saison et aussi loin au sud, le risque restait limité. Mais il n’avait pas le choix : s’il voulait avoir une chance de récupérer ce type avant l’arrivée du gros temps, il devait se hâter. Mike avait une totale confiance dans ses capacités physiques et connaissait ce milieu mieux que personne, il se disait aventureux, pour ses amis, il était plus simplement casse-cou.

Le braconnier de minéraux fonçait à toute allure, se fiant à sa large expérience du terrain, recherchant les appuis les plus sûrs, se servant des propriétés améliorées de ses sens pour sonder la glace devant lui. Il avait, exceptionnellement, activé le radar à ultra-hautes fréquences qui lui permettait, au prix d’une débauche d’énergie électrique, de visualiser les couches plus profondes de l’inlandsis. Leur état, comme leur structure, étaient déduits des retours d’ondes différentiels grâce à un programme spécifique qui lui permettait de visualiser ces informations en arrière-plan de sa vue normale, dans la projection tactique générée par son implant neuronal. Il pouvait ainsi détecter les gouffres, les rivières de fonte et autres embûches des glaciers comme de la banquise. C’était un pur produit local : le marché mondial pour ce type de capteurs était inexistant mais, pour leurs populations perdues au bout du monde, c’était une industrie vitale.

Il était encore à quatre cent mètres du corps étendu, lorsqu’il devina un mouvement, puis deux, et enfin trois ! Il plongea aussitôt à terre, enclenchant sa tenue caméléon et passant en revue tous les jurons qu’il connaissait : la liste était sans fin.

Des alarmes clignotèrent en retard dans son interface tactique : ses micro-drones étaient restés en arrière et venaient seulement de détecter le danger ! Mike observa les environs, devenus gris sous l’influence du ciel en colère.

Son cœur se figea : c’était trois robots de défense écologique. Trois ! Il n’en avait jamais vu autant se rassembler ainsi ! Et moins encore aussi loin au sud où ces horreurs se faisaient rares.

Les bêtes encerclaient lentement leur proie, sans se presser, sûres d’elles, ignorant les dangers du blizzard en approche qui, de toute manière, ne les ralentirait même pas. Deux cents mètres à peine les séparaient de l’individu à terre.

« Merde de merde ! », jura intérieurement le braconnier. Une onde de peur animale le traversa comme un éclair, hérissant ses poils, et un goût de métal envahit sa bouche. Mike décrocha le fusil de son épaule. Trois gardiens… Il avait peu de chances de s’en sortir mais, à ce stade, il n’avait plus d’options : s’il ne les tuait pas le premier, ils découvriraient ses traces et le traqueraient même par les pires conditions météorologiques. Il maudit la décision qu’il avait prise tout en sachant pertinemment qu’il aurait été incapable de toute autre.

Malgré le froid, de la sueur couvrait son corps. Il observa les environs encore un instant, à la recherche d’une alternative au combat. Il n’en trouva aucune, les robots étaient maintenant tout proche de leur proie. Mike se décida.

Il ajusta la première cible dans sa lunette, son implant tactique lui indiquant les corrections à apporter pour tenir compte du vent.

Son attention se focalisa sur la face horrible de la créature, immense dans son viseur. Elle ressemblait à un loup, certes, à condition que ce dernier soit le produit de l’imaginaire torturé d’un ingénieur psychopathe : bardée de métal, dotée d’une gueule démesurée juchée sur un corps puissant, tout en barres et pointes acérées, mais curieusement fluide dans ses mouvements… S’il tenait l’enfoiré qui avait autorisé le déploiement de ces saloperies, soi-disant pour protéger l’environnement… . Quel genre d’ordure pouvait bien avoir pris une telle décision ? Un malade sadique et misanthrope, selon Mike, qui ressentit fugitivement la douleur dans sa jambe qu’une de ces bêtes mécaniques avait failli emporter au cours de sa troisième campagne de prospection, bien des années auparavant. Souvenir douloureux qui se rappelait à lui chaque fois qu’il voyait l’une de ces abominations ; l’image de la lueur artificielle, au fond des yeux clairs et sans vie, s’imposa dans sa conscience et le fit frissonner.

La première créature avait presque atteint le corps inerte.

Le tir était incertain malgré l’assistance des fonctionnalités dédiées de son implant, rendu compliqué par la distance aussi bien que par les bourrasques de vent. Mike tirait assez bien mais était loin d’être le meilleur dans ce domaine. Son doigt suait à l’intérieur du gant tandis qu’il se crispait sur la gâchette, visant avec soin : il n’avait pas intérêt à rater son coup… Le cœur de l’Antarctica sembla s’arrêter un instant lorsqu’il passa à l’action.

Le braconnier appuya sur la détente et la tête du gardien écologique explosa sous l’impact de la balle à haute vélocité.

Les deux autres machines réagirent à la vitesse de l’éclair tandis que le palpitant de Mike repartait d’un coup, battant soudainement la chamade : le temps qu’il réengage la cartouche suivante, les robots avaient calculé l’angle de tir et la distance de frappe. Ils bondissaient déjà vers lui, délaissant le corps qui les avait initialement attirés.

Mike était maintenant totalement absorbé par l’action, il visa, tira une seconde fois : sa cible fit un bond de côté, plus rapide que n’importe quel être vivant, parvenant presque à éviter le projectile qui lacéra tout de même un de ses flancs, la ralentissant à peine. Le braconnier se força à calmer son cœur et à maîtriser ses doigts, réengagea une munition et visa à nouveau. L’IA de son implant lui indiquait la meilleure position de tir et des tas de signaux clignotaient en arrière-plan de sa conscience, dans la projection tactique générée par ses applications de combat. Il pressa la gâchette et la poitrine de la bête se déchira littéralement en deux.

Il se préparait à recharger pour abattre son dernier adversaire, lorsque son IA prit automatiquement le contrôle de son corps, en mode d’urgence : des voyants écarlates clignotaient dans son esprit. Le programme lui fit lâcher son fusil de précision et dégainer son revolver sans aucune intervention de sa volonté, son esprit s’affolait : le troisième robot se jetait sur lui après avoir avalé la distance les séparant à la vitesse de l’éclair.

Dans un mouvement qu’aucun organisme naturel n’aurait pu faire, Mike esquiva l’attaque en se laissant tomber de côté. Il entendit sa cheville craquer : ce serait le prix à payer pour avoir encore une tête au prochain assaut… En même temps, son bras droit bougea tout seul selon l’angle peu probable imposé par son implant, déchirant les muscles du dos : il tira six balles d’affilée qui percutèrent le gardien écologique dans la tête l’une après l’autre.

La créature tituba : un liquide vert coulait de son cerveau électronique et maculait la glace de traînées grasses, puis elle s’effondra juste devant lui.

Le braconnier s’affaissa sur le sol, les muscles tremblants sous l’effet de l’adrénaline. La douleur lui brûla le cerveau. Puis l’extension médicale de son implant neuronal enclencha l’anesthésie de sa cheville et de son muscle dorsal latéral.

Il bénit les Dieux d’avoir fait ce nouvel investissement lors de son dernier hivernage à Scot-Town. Ce module de « pack médical » intégré lui avait coûté une petite fortune en diamants – que, pour une fois, il n’avait pas perdus au poker – mais tombait à point nommé : combien de fois avait-il redouté d’affronter ce genre de situation sans avoir la possibilité de stopper la souffrance, de limiter une hémorragie ou de faire un diagnostic interne ? Ainsi, même dans ce moment difficile, Mike pensa que, vu sous un certain angle, la chance lui souriait. C’était un optimiste.

Il ne le saurait jamais, mais il était réellement en veine car la colère des vents polaires empêchait les communications avec le réseau mondial à cet instant précis.

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Chapitre 2

Paris intra-muros

La nuit était tombée sur la capitale française, y apportant enfin un peu de fraîcheur. En ce quatorze juillet brûlant, les rues grouillaient de monde : même les habitants des lointaines banlieues s’étaient mêlés à la fête. L’alcool coulait à flot et l’ambiance était électrique. Les forces de l’ordre étaient, ce soir-là, mobilisées en masse. Les drones de surveillance urbaine parcouraient le ciel de la ville en encore plus grand nombre que d’habitude. Bientôt, le feu d’artifice débuterait sous les yeux de milliers de badauds.

Depuis son salon, Inès suivait en direct plusieurs Blocks. Elle avait mobilisé ses dix équipes les plus pointues en vue de l’opération de cette nuit. Les meilleurs hommes et femmes dont disposaient les Greenblocks. Elle reporta son attention sur le groupe dirigé par Manuel. Celui-ci, depuis le recoin d’ombre où il se tenait, sentait son cœur battre plus fort dans sa poitrine. Il regarda l’heure : dans quelques minutes le spectacle commencerait et ils passeraient à l’action.

Manuel était heureux d’avoir été choisi pour cette mission : il voulait participer à la lutte pour changer le système, crier son dégoût, comme un hurlement de vie face à l’injustice et à l’absurdité du monde moderne, lesquelles le menaient inexorablement vers sa propre perte. Il voulait œuvrer à la naissance d’une démocratie véritable, fraternelle, humaine et écologique : rien n’avait plus d’importance !

Il consulta son implant tactique, qui lui signalait le passage des engins aériens et l’emplacement des flics : jusque-là, tout allait bien.

*

Inès se concentra sur les autres Blocks, dispersés dans la foule en différents lieux de la capitale. Elle leur signala qu’il était temps d’agir et ils entrèrent en action, l’un après l’autre. En quelques secondes, des cocktails Molotov volèrent dans des vitrines et en direction des policiers. Il ne fallut pas longtemps à ceux-ci pour répliquer : les drones de surveillance urbaine se dirigèrent vers les différents points de friction. Les unités anti-émeutes firent bloc et ripostèrent avec des grenades lacrymogènes. Des jeunes, le plus souvent alcoolisés ou défoncés, se joignirent aux militants écologistes pour affronter les forces de l’ordre et les défier en les insultant, en leur montrant leur cul et en leur jetant des pierres.

Au loin, le feu d’artifice commençait. Dans la dizaine de sites préalablement choisis avec soin où les Greenblocks semaient le désordre, les rues se remplissaient de la fumée des gaz incapacitants.

Inès donna son feu vert à Manuel : les neufs autres Blocks avaient engagé des diversions suffisantes pour mobiliser une grande partie de l’attention sur eux. Les drones et les contrôleurs de caméras devaient désormais concentrer leurs efforts sur ces points chauds, ce qui dégageait une petite fenêtre pour atteindre leur véritable objectif.

La compagnie qu’ils visaient, l’International Crops Corporation alias I2C, venait d’être blanchie dans l’un des plus grands procès contre l’exploitation humaine de la décennie. Elle possédait des millions d’hectares de terres agricoles à travers le monde. Des champs totalement voués à la production de biomatériaux destinés à l’industrie, en particulier militaire. Les populations locales, qui avaient autrefois occupé ces terres, s’en étaient vues dépossédées, dans des conditions le plus souvent détestables, et étaient réduites soit à un esclavage moderne, travaillant dix heures par jour dans les plantations et n’en sortant jamais, soit à la misère et la famine.

Malgré le dossier solide constitué par les associations environnementalistes et droits de l’hommiste qui s’étaient portées parties civiles dans le procès, l’International Crops Corporation avait réussi à échapper à la sanction grâce à ses innombrables avocats de renommée internationale : des vices de procédures avaient exonéré les dirigeants de l’entreprise de leurs responsabilités.

La direction des Greenblocks, l’une des organisations écologistes clandestines parmi les plus radicales, avait décidé que ces crimes ne pouvaient pas rester impunis, qu’il fallait agir !

C’était en toute logique à Inès, responsable opérationnelle pour la France, qu’était échue la tâche d’organiser les représailles : si son plan fonctionnait, ces salopards d’actionnaires et de dirigeants de l’I2C seraient ruinés cette nuit même.

Inès était fière de sa stratégie, même si elle était risquée et qu’il avait été difficile de convaincre la direction du mouvement.

Préparer cette action lui avait demandé des mois de travail. Si elle réussissait, ce serait l’un des coups les plus magistraux et les plus médiatiques portés par les militants à l’encontre du système capitaliste depuis longtemps. Inès s’en réjouissait, mais il fallait encore réussir et elle concentra son esprit sur l’instant présent.

*

Sur le terrain, Manuel reçut le « Go » de la jeune femme. Avec ses hommes, ils se dirigèrent d’un pas sûr, en discutant et plaisantant, vers le sas sécurisé qui marquait l’entrée du siège de la compagnie. Manuel surveillait son implant tactique : pas de drones, ni de flics à proximité immédiate, mais trois gardes d’une entreprise de sécurité occupaient le hall de la multinationale. Il passa son badge sur le capteur de la porte, une boule au ventre, priant pour que l’équipe informatique chargée de leur fournir des droits d’accès fonctionnels pour l’ensemble du bâtiment ait fait du bon travail…

La porte s’ouvrit et Manuel sentit le poids dans sa poitrine disparaître ; ils entrèrent, discutant toujours entre eux.

Dans son salon, Inès laissa échapper un soupir de soulagement : Piotr avait bien travaillé pour les badges. Mais ce n’était que la première étape…

Les trois vigiles s’avançaient déjà vers les activistes, l’air surpris et vaguement méfiants. Il était inhabituel de voir des gens venir travailler un jour férié et à cette heure. En même temps, cela arrivait parfois et ils ne pouvaient pas être sûrs : l’ouverture de la porte les incitait à croire qu’ils avaient à faire à des personnes autorisées.

L’un d’eux s’avança, tandis que ses acolytes restaient en retrait, sur leur garde. Manuel tendit la main vers le surveillant pour le saluer.

— Bonsoir, Mesdames, Messieurs, pourrais-je voir vos badges, s’il vous plaît ? leur demanda l’homme.

En même temps, il serra machinalement la main de Manuel : une faute professionnelle dûment enregistrée par les caméras de surveillance et qui lui vaudrait, ultérieurement, de ne pas être couvert par sa mutuelle.

Le leader des Greenblocks entra en action : les implants nanos démultipliant sa force surprirent totalement le garde. Son bras vrilla sur le côté, le projetant en avant et son visage vint s’écraser sur le sol de marbre de l’hôtel particulier parisien, le maculant du sang qui jaillissait à flot de son nez cassé. Les deux autres réagirent aussitôt, dégainant leurs armes ; mais les compagnons de Manuel avaient été plus rapides : en quelques secondes les hommes de la sécurité furent maîtrisés et neutralisés par des neurotoxines.

Désormais, le temps était compté !

Les activistes ne perdirent pas un instant, l’opération avait été répétée tant de fois qu’ils agissaient par réflexes. Ils cachèrent les corps anesthésiés à l’abri des regards puis se dispersèrent : quatre d’entre eux restèrent dans le hall, choisissant des positions de tirs étudiées à l’avance pour couvrir l’entrée du bâtiment et se mirent en devoir de remonter des fusils à lunette en kit à partir de leurs accessoires de modes, merci aux matériaux à mémoire de forme.

Les six autres, Manuel en tête, se ruèrent dans l’ascenseur pour s’élever jusqu’au dernier étage. Ils mirent à profit ce temps pour s’équiper et, lorsque la porte s’ouvrit, ils étaient en position de combat, prêts à faire feu ; mais le couloir était désert.

Leur chef s’élança, se fiant au schéma des bureaux archivé dans son implant neuronal pour se diriger.

Il ne leur fallut que quelques minutes pour parvenir devant la porte sécurisée qu’ils cherchaient. Manuel badgea d’une main sûre. Le voyant clignota au vert, mais la porte ne s’ouvrit pas ! Au lieu de cela, un testeur génétique fit son apparition, invitant le visiteur à glisser son doigt pour un contrôle d’identité. Manuel jura ! Jamais on ne leur avait parlé d’un tel système, c’était pourtant prévisible !

Restait le plan B ! Mais celui-ci leur laissait moins de chances de ne pas être pris… Il fit un signe. Deux de ses hommes se précipitèrent et placèrent des charges sur les gonds. Une minute plus tard, l’ensemble s’effondrait dans un bruit d’enfer. Cette minute perdue était précieuse, pour leur vie.

Manuel se rua dans le bureau et activa l’IA qui occupait l’essentiel de la pièce. En même temps, il lui injecta le virus conçu par Piotr tandis que les autres prenaient position aux fenêtres. Son implant tactique signalait au chef du Block la présence d’un drone en approche. Inès l’informa au même moment qu’elle captait des messages des forces de police dénonçant leur présence dans les locaux. Malgré les diversions menées dans les rues de Paris, des flics seraient bientôt sur place !

Le virus venait de finir son téléchargement et commençait son travail de sape alors que les premiers policiers arrivaient. Dans quelques minutes, le programme aurait contaminé tous les réseaux de la compagnie. Le système informatique de cette dernière était si bien conçu qu’il était impératif de passer par cette IA pour réussir leur opération. L’IA en question n’était pas connectée à la Nébuleuse, trois réseaux privés successifs l’en isolaient, la protégeant des meilleurs hackers. Piotr lui-même s’y était brisé les dents.

Cela les avait obligés à repousser les frontières de leurs modes habituels d’actions et à pénétrer physiquement au cœur du siège de l’I2C : une mission des plus dangereuses à tout point de vue. Mais… voilà, c’était fait ! Cette nuit, l’International Crops Corporation vendrait toutes ses terres à des prix dérisoires. Elles seraient rachetées par des milliers de petites associations environnementalistes pour les confier aux populations locales. Plusieurs centaines de milliers de personnes retrouveraient des terres volées à leurs aïeux… Et le groupe serait ruiné. Le plus drôle, c’était que les bénéficiaires ne pourraient être accusés de rien : la vente passerait par le marché mondial des terres arables. Une bourse à la terre agricole, imposée universellement par les accords sur le libre-échange, où chacun pouvait commercer les sols encore fertiles du monde entier. Un système que soutenait fermement l’I2C…

*

Dans les rues de la capitale, sous les lueurs et les explosions des feux d’artifice, des émeutes urbaines commençaient, plus tôt que les années passées. Une fois le feu mis aux poudres, il brûlait de lui-même. Dès que les activistes avaient commencé à semer le chaos, des gens s’étaient spontanément associés à eux pour affronter la police. Les Blocks s’étaient alors rapidement retirés, à la fois pour ne pas être identifiés et pour venir couvrir l’équipe de Manuel dans sa fuite.

De son poste, Inès surveillait leur progression, bien trop lente, en direction du groupe retranché au siège de l’I2C : la situation y était des plus critiques.

Manuel était fier de lui-même, malgré la peur qui nouait son ventre et rendait ses mains moites. Il confirma leur réussite à Inès tout en se dirigeant vers la fenêtre pour évaluer la situation. Les flics avaient pris position, attendant visiblement des renforts. L’activiste se cala dans un angle de la baie vitrée et mit en joue, des frissons parcoururent ses reins.

L’Espagnol tenait un lieutenant de police en civil dans sa ligne de mire. Il vérifia l’heure puis se connecta avec son équipe : tous confirmèrent qu’ils étaient prêts.

— Feu, ordonna-t-il en maîtrisant les tremblements de sa voix.

De petites lueurs brillèrent au bout de leur canon et les faibles détonations claquèrent à l’unisson.

L’activiste vit la fléchette se planter dans la gorge de l’officier et celui-ci s’effondrer presque instantanément. Le poison ne le tuerait pas, mais il serait paralysé un long moment. Ses quatre compagnons avaient fait mouche également. Aussitôt, les flics restants ripostèrent en ouvrant le feu à balles réelles sur la façade du monument historique où s’étaient embusqués les écologistes.

Inès contacta Manuel :

— Je capte leurs messages, ils demandent l’appui des forces spéciales, elles seront là dans dix minutes ! Il faut que vous soyez partis avant !

— Quand arrive la cavalerie ? demanda Manuel, tendu à craquer.

— Dans quatre minutes pour les premiers. Il n’y aura qu’un deuxième groupe, deux minutes plus tard ; les autres sont trop loin, ils se replient.

Manuel sentit son cœur s’emballer et son estomac se contracter. Leur position n’était pas bonne ! Déjà, les drones de surveillance urbaine et des chaînes d’information continue tournaient autour du bâtiment… Ils seraient sûrement tous grillés après cela, même s’ils en réchappaient. Il espéra qu’aucun de ses hommes ne serait arrêté ou blessé ce soir, mais les probabilités qu’ils s’en tirent tous indemnes lui semblaient très défavorables, des rides creusèrent son front.

— Sortie dans deux minutes, annonça-t-il, concentré.

Les militants se raidirent. Ceux qui étaient avec lui au dernier étage attachèrent leurs descendeurs.

Les flics continuaient d’arriver : ils étaient une bonne quinzaine désormais. Depuis les fenêtres, les écologistes tiraient leurs fléchettes paralysantes : ils avaient mis hors de combat trois policiers de plus lorsqu’un drone passa devant leur bâtiment, envoyant une volée de grenades incapacitantes dans la pièce.

Manuel fut projeté contre le mur par l’explosion et retomba sur le sol, à moitié sonné. Le gaz remplissait déjà tout le volume disponible de l’étage…

— On y va ! On y va ! cria-t-il à ses hommes en titubant pour se redresser.

C’était trop tôt ! Une foutue minute et des poussières trop tôt pour bénéficier du renfort du premier Block chargé de couvrir leur sortie.

L’Espagnol se lança en avant, courant à toutes jambes, imité par ses compagnons, les sens en pagaille. Il se jeta dans le vide par la fenêtre brisée pour échapper aux gaz, un mince filin de composite de carbone se dévidant derrière lui. Il surveillait sa projection tactique, malgré la terreur, et vit un, deux, trois, quatre de ses hommes sauter à sa suite.

Il attendit le cinquième, le cœur battant. Des balles sifflaient autour de lui, criblant le mur, éclatant des vitres, l’une frôla son épaule faisant couler son sang et perturbant sa chute en lui imposant un mouvement tournant. Un cri lui échappa.

Un de ses hommes manquait toujours à l’appel : c’était Vlad ! Il tenta de le contacter par son implant alors même qu’il chutait vers le sol à toute allure : rien. Il ne put approfondir : son IA de combat lui montrait les quatre activistes qui étaient restés au rez-de-chaussée en train de se ruer hors du bâtiment en lançant des fumigènes et en tirant des fléchettes depuis leur arme de poing.

Un instant de confusion parcourut les rangs policiers : plusieurs d’entre eux venaient encore de tomber.

Le filin de carbone se mit à freiner Manuel pour lui permettre de toucher le sol en douceur, abrité par l’épaisse fumée. Alors qu’il amortissait le choc du retour à la terre ferme, il vit un de ses hommes s’effondrer, frappé à la cuisse par un projectile. Dans son implant tactique les alertes se multipliaient comme autant de clignotements rougeoyants inquiétants : deux nouvelles voitures d’inspecteurs arrivaient. Il s’accroupit un instant à l’abri d’un pilier de béton et fit un bref point de situation.

— Secourez Mélanie, elle a pris une balle !

Deux d’entre eux se dirigèrent en courant, courbés au sol, vers la jeune femme blessée. Les fumigènes empêchaient leurs ennemis de viser mais pas les balles perdues de les toucher. Manuel contacta Inès.

— Si la cavalerie n’arrive pas maintenant on est foutus ! Je crois que Vlad a été tué par les grenades du drone… sa voix se brisa mais il parvint à rester maître de lui-même.

— Mon Dieu ! s’exclama Inès. Ils seront là dans quelques secondes, tenez bon !

L’Espagnol donna ses ordres et ses camarades jaillirent des nuées artificielles au moment même où le Block venu les soutenir attaquait les policiers par l’arrière : des fléchettes paralysantes sifflèrent en fendant l’air et de nouveaux fumigènes rebondirent sur le sol, dégageant des nuages denses qui se répandirent rapidement dans l’environnement. La confusion devint totale. Des sirènes hurlaient en tous sens, un épais brouillard de gaz noyait la placette et les rues adjacentes où le second groupe d’activistes venait d’arriver en renfort. On n’y voyait goutte.

Les drones tournaient désormais inlassablement au-dessus du secteur. A quelques rues de là, une émeute localisée, initiée spécialement à cette fin par un groupe d’écologistes radicaux permettrait aux trois Blocks engagés de se perdre dans la foule.

Les militants parvinrent, dans la confusion générale, à atteindre leur chemin de repli sans nouvelles pertes : une suite d’immeubles par lesquels, de halls en caves, d’étages en sorties de secours, ils pouvaient rallier leur point d’évacuation. Déjà, leurs visages reprenaient leurs traits quotidiens. Il faudrait encore vérifier qu’ils n’étaient pas infestés de nanos-machines… Manuel le savait : l’opération était réussie ! La tension reflua hors de lui faisant trembler ses mains. Mais cette victoire leur coûtait cher et la mort de Vlad exposait potentiellement gravement toute leur organisation… Son Block devrait se mettre au vert un bon moment !

*

Inès eut un sourire triste. L’International Crops Corporation était ruinée et ses actionnaires avec elle ! Elle ressentait un sentiment de justice rendue dont le plaisir était gâté par le décès de Vlad et les risques en découlant pour les Greenblocks. Elle diffusa malgré tout un communiqué incluant un hommage vibrant à celui qui avait donné sa vie à la cause par la faute de la brutalité policière. Violence qu’elle condamnait : aucun agent des forces de l’ordre n’avait été sérieusement blessé et encore moins tué, ni même risqué de l’être. Et c’était essentiel pour rester dans la ligne politique des Greenblocks. Une doctrine que partageait Inès. Elle détestait le système en place, qu’elle jugeait aussi inique que suicidaire et, depuis la fin de l’adolescence, elle avait toujours été révoltée et bien décidée à combattre pour son idéal : une société plus humaine, plus respectueuse de son environnement et plus juste. Mais elle ne voulait, en aucun cas, devoir en arriver à une forme de violence inepte pour cela : ce serait devenir comme ceux qu’elle affrontait. Pourtant, elle devait parfois lutter pour ne pas céder à la part d’elle-même qui, faute d’espérance, l’incitait dans cette voie.

La militante se sentit las. Bien qu’elle soit au bord du gouffre, l’humanité semblait incapable de changer ! Une fois, dans sa jeunesse, lors des manifestations populaires en faveur de la démocratie et des libertés individuelles qui avaient suivi la mise en place de l’embargo et de la Grande Barrière Nano, elle y avait cru… Inès avait été l’une des représentantes syndicales des organisations étudiantes durant les négociations avec le gouvernement conservateur en place. Elle avait alors été convaincue que la société allait basculer, avant d’être cruellement déçue.

Le mouvement avait été récupéré. Leurs rêves et leurs utopies étaient passées à la moulinette du pragmatisme du pouvoir, qui tenait plus du hachoir industriel que de l’accessoire de cuisine de la ménagère… En réaction, certains collectifs avaient sombré dans le terrorisme. Elle-même avait été si dépitée par la manière dont les choses s’étaient passées, qu’elle avait sérieusement envisagé de les rejoindre. Cependant, toute son adolescence avait été marquée par l’horreur de la guerre et elle ne pouvait concevoir qu’une telle abomination puisse faire avancer les choses. Les Greenblocks offraient une solution de plus juste milieu et elle en faisait partie depuis presque une décennie désormais.

Au final, leur opération coup de poing était une réussite ! Mais son prix n’était guère acceptable : pour la première fois de sa vie, Inès avait perdu un de ses hommes en mission.

Maintenant que l’adrénaline refluait de son corps, elle en ressentait toute la mesure. Seule dans son salon, elle se mit à pleurer. Elle devait retrouver son calme et, après avoir séché ses larmes, elle se mit à faire du Tai-Chi. Elle avait besoin de pratiquer pour canaliser son énergie et apaiser son esprit. Elle ne rejoindrait pas ses amis pour faire la fête comme prévu ce soir, la mort de Vlad lui en avait ôté le goût.

Elle le savait, avec l’actualité chargée du moment, il faudrait se remettre au travail dès le lendemain : il y avait les actions engagées contre l’exploitation des hydrates de méthane dont l’utilisation condamnerait définitivement tout espoir de préserver un climat vivable et de changer de système économique et, plus important encore, la conférence sur le statut de l’Antarctique qui débuterait bientôt : les Greenblocks ne seraient pas absents du débat, à leur manière bien entendu.

oOo

Chapitre 3

Antarctica – Terre de Marie Byrd

Mike, depuis le creux de l’inlandsis où il se trouvait, scruta le terrain avoisinant, n’y détectant aucun nouveau danger. Il se releva péniblement, prenant appui sur son fusil, et il s’approcha prudemment du corps à l’abandon. Lentement, il se pencha sur lui et écarta la capuche de la veste d’hiver, puis le masque facial : c’était un homme, dans la trentaine et encore en vie, semblait-il. Un visage mince, un front rendu large du fait d’une calvitie naissante précoce … A voir la couleur brûlée de sa peau et son corps maigrichon, il était clair qu’il n’était pas un errant, et certainement pas non plus un voleur. Qu’est-ce qu’un type comme ça faisait ici, au milieu de nulle part et si loin au sud ? Mike jeta un nouveau regard inquiet à trois-cent-soixante degrés.

Fugitivement, l’idée que les gardiens poursuivaient le jeune homme se glissa dans son esprit, contre toute logique.

Il n’y avait jamais vraiment réfléchi mais ces horreurs mécaniques feraient des tueurs redoutables. D’autres que lui y avaient certainement songé. On devait pouvoir les programmer, même si tout cela était entouré d’un grand secret, imposé à la fois par les équipes du Bureau Mondial de l’Environnement chargées du respect de la Convention Antarctique et par la société de robotique chargée de leur fabrication. Ces saloperies étaient dotées de sens aiguisés : elles voyaient parfaitement, entendaient à merveille et leur odorat était meilleur que celui des chiens. Avec les applications de reconnaissance faciale, voir olfactive – qui savait vraiment où en étaient les technologies militaires ? – il devait être possible de leur faire traquer un individu en particulier. Mike se réprimanda : personne n’avait jamais rien entendu de tel, simple paranoïa due à la solitude, cela faisait déjà trois semaines qu’il n’avait pas croisé âme qui vive.

Il écarta ces idées stériles tout en détruisant les cerveaux électroniques des robots qui contenaient des balises de géolocalisation. Cela n’empêcherait sans doute pas les autorités de venir voir ce qu’il en était et récupérer ce qui pouvait l’être…

Puis Mike se pencha sur le jeune homme inconscient et tâta son pouls, lequel s’avéra très faible. Il avait sans doute déjà de graves engelures. Le braconnier plaça rapidement un pack de chaleur sur la nuque du blessé, qui frissonna. Après quoi, il se mit en devoir de le porter jusqu’au traîneau : un kilomètre de cauchemar, en montée, avec son dos qui le faisait souffrir et un poids mort sur une cheville esquintée. Mike s’y attacha sans un gémissement, en Antarctica solide, habitué à la peine comme à la douleur, se concentrant sur chaque geste, chaque mouvement, avec une seule pensée et un seul objectif : se retrancher au cœur de l’inlandsis avant le déchainement des cieux austraux ou l’arrivée d’un drone en reconnaissance. Il avait échappé à trois gardiens écologiques, ce n’était pas le moment de finir congelé ou explosé !

Personne ne croirait cette histoire à Scot-Town, mais il se ferait un plaisir de la raconter maintes fois cet hiver en avalant des pintes ! Il regretta de ne pas avoir enregistré le combat : il aurait sûrement gagné un prix au concours annuel, pour une fois…

Les nuages les avaient rattrapés et un brouillard épais et glacial s’installait. La température avait déjà chuté de quinze degrés, passant sous les moins dix et cela continuerait dans les heures à venir. Heureusement, les précipitations restaient minimes et seule la bise portait un grésil encore modeste : à ces températures ce n’était pas de la neige mais des cristaux de glace arrachés aux reliefs et charriés par le vent.

Lorsque le braconnier rejoignit enfin son équipement, ils s’étaient mis à tomber comme des flocons, tournoyants avec une densité croissante et givrants tout sur leur passage.

Mike s’effondra sur ses affaires et en sortit la trousse de secours. Avec soulagement, il appliqua un kit médical d’urgence sur sa cheville et réussit péniblement à en placer un sur son dos, presque au bon endroit. Voilà qui le protégerait de la douleur avec moins d’effets pervers que les glandes de son propre cerveau sur-stimulées par son extension médicale. Il ferait le diagnostic détaillé plus tard. Pour l’instant, il fallait s’abriter de toute urgence ! Il traîna le corps de l’inconnu à l’abri, puis il y amena son matériel, effaça leurs traces et, enfin, il entreprit de descendre la paroi verticale qui plongeait sous terre pour y chercher un havre plus sûr et plus chaud, afin d’établir un camp dans les profondeurs. Ils devaient être introuvables si des équipes de surveillance venaient voir ce qui était arrivé aux gardiens…

*

Deux heures plus tard, il émergea péniblement du trou béant où il s’était enfoncé et constata avec stupéfaction que le jeune homme avait disparu !

Alors qu’il tournait la tête pour le chercher des yeux, une voix tremblante résonna dans son dos : « Ne bougez pas ! ». Le braconnier pivota lentement et vit celui qu’il venait de sauver, recroquevillé contre la paroi de glace, terrorisé certes, mais le visant avec son propre fusil : il avait été franchement inconséquent !

Mike s’assit.

— Drôle de façon de me remercier de vous avoir sauvé la vie… dit-il, cynique.

Il observait le garçon en caressant machinalement sa barbe. Rien qu’à voir sa manière de tenir l’arme, il était évident qu’il n’en avait jamais utilisé une. Mike se demanda s’il avait enlevé le cran de sûreté ? Vu son état de nervosité, il serait préférable que ce ne fût pas le cas…

Lorsque son interlocuteur lui répondit, sa voix tressautait et ses yeux ne parvenaient pas à se fixer dans ceux de l’homme qu’il tenait en joue :

— Vraiment ? Je ne me rappelle pas, je me suis évanoui… je crois.

— J’imagine que vous sentez le patch de chaleur que je vous ai mis dans le cou ? reprit le braconnier. Sans lui, vous seriez mort. Et même avec lui, d’ailleurs, si je n’avais pas abattu les trois robots qui vous avaient trouvé.

Le jeune homme trembla de plus belle alors que des tics nerveux agitaient son visage, son regard fuyant ne parvenant à se fixer nulle part. Mike, lui, était d’un calme apparent olympien, alors qu’il tripotait la pilosité majestueuse qui ornait son menton.

— Posez mon flingue, s’il vous plait, dit-il presque avec douceur, je n’aime pas voir vos doigts trembler de la sorte sur la détente. Nous pourrions alors descendre nous réchauffer dans la tente que je viens de monter un peu plus bas et parler de tout cela calmement.

Le jeune homme hésita. Puis, regardant enfin Mike dans les yeux, sembla le jauger et posa le fusil après un court instant.

— Excusez-moi… murmura-t-il. Je me suis réveillé ici, seul : j’ai été pris de panique…

— Je peux comprendre, dit le braconnier en saisissant l’arme à feu.

Malgré ses paroles apaisantes, sa voix et son expression exprimaient une sourde menace. Tout en se levant, il vérifia le cran de sûreté et retint un sourire en constatant que la sécurité était mise : qu’est-ce qu’un tel amateur pouvait bien faire là ? Il enchaîna.

— Merci. Maintenant, suivez-moi. J’ai faim !

Le braconnier avait prononcé ces mots sur un ton presque enjoué.

Ils descendirent dans la crevasse. Le campement était positionné sur un replat de plusieurs dizaines de mètres carrés. Mike y avait déployé une tente légère, devant laquelle un brûleur chauffait l’eau pour le thé. Ils burent en silence, appréciant la chaleur de la boisson pendant que l’Antarctica préparait des rations de survie. Les deux hommes s’observaient sans un mot, pareils à deux particules électromagnétiques de charge opposées. Officiellement, aucun d’eux n’aurait dû se trouver là ; chacun se demandait donc ce que l’autre pouvait bien y faire. Finalement, le plus jeune prit la parole d’une voix toujours chevrotante :

— Merci, euh…

— Mike, je m’appelle Mike Butler.

— Jérémy, Jérémy Garth. Je vous dois des excuses et des remerciements, je crois. Excusez ma réaction, j’étais terrorisé et gelé…

— A ce sujet, que faites-vous dans le Grand-Blanc, seul et sans équipement adéquat ?

« Sans même savoir se servir d’un fusil », pensa Mike sans rien en dire. Inutile de faire remarquer son erreur au jeune homme : il n’y avait pas d’innocents dans ces terres interdites et on ne savait jamais à qui on avait à faire…

— J’ai perdu mon traîneau hier, il a glissé dans une rivière de fonte et a été emporté, dit Jérémy les yeux baissés.

— C’est un miracle que vous soyez arrivé jusque-là, sans parler du fait que je vous ai trouvé. Vous n’êtes pas un habitué de l’inlandsis, on le voit tout de suite, vous êtes carbonisé…

Mike n’ajouta pas que son physique quasi-maladif en était une preuve supplémentaire.

— Oui, je travaillais à Dumont d’Urville jusque récemment, mais j’ai dû m’en aller précipitamment.

— Pourquoi ? Et pour aller où ? Il n’y a rien ici, que le no-mans-land avec ses gardiens écologiques.

— Je comptais rallier la banquise, au Nord, vers les Monts Berlin.

Le braconnier en resta sans voix : c’était du suicide ! Et, en plus, cet idiot était parti dans la mauvaise direction… Lui-même faisait le trajet en plusieurs semaines pendant l’été, avec ses plus belles pièces, du moins quand il pensait pouvoir tirer un meilleur prix des contrebandiers que des marchands de Scot-Town. Des centaines de kilomètres de glacier et de banquise…

— Vous êtes dingue ! Qu’avez-vous donc à leur vendre aux contrebandiers des Monts Berlin ?

— Rien, je dois rentrer en Europe.

Cette fois, la mâchoire de Mike se décrocha.

— Rentrer dans l’Union ?

— J’en suis ressortissant.

— Alors pourquoi ne pas prendre l’avion depuis Dumont d’Urville ? Il en passe… Bien sûr ! Parce que vous avez commis quelque chose d’illégal.

— Pas à ma connaissance, non, mais certaines personnes ne me voulaient pas du bien là-bas.

Mike lui jeta un regard interrogatif. C’était un jeune homme malingre, il parlait avec hésitation et le braconnier ne parvenait décidément pas à l’imaginer en criminel endurci.

— Des dettes, un mari jaloux, ou… une femme en quête de mariage ? Sourit l’Antarctica.

Il était amusé et se référait à ce qui pourrait l’amener lui-même à fuir Scot-Town, tout en réalisant qu’aucune de ces hypothèses ne correspondait vraiment à son interlocuteur.

— Des dettes, oui, répondit Jérémy, nerveux.

Le silence s’installa pendant qu’ils mangeaient, se regardant, se jaugeant : en bon joueur, Mike était certain que ce Garth bluffait. Il était tout aussi évident qu’il ne présentait aucun danger pour lui, du moins en tant que tel ; se traîner un tel boulet dans le Grand-Blanc pendant toute l’estive, en revanche, ne serait pas dénué de risques.

L’Antarctica avait formé trois jeunes au cours de sa longue carrière, mais c’était tous des hommes solides avant même d’avoir débuté leur première campagne, il en allait autrement avec ce spécimen-là.

Finalement, Jérémy reprit la parole, sur un ton presque suppliant :

— M’accompagnerez-vous jusque là-bas ? Seul, je n’y arriverai jamais…

— C’est bien de s’en rendre compte, quoiqu’un peu tard… Mais pourquoi ferais-je cela ? J’ai du travail ici.

— Ici ?

— Oui, pour explorer les nouveaux points d’accès à la roche mère.

— Ah, évidemment ! Vous êtes un de ces « mythiques » errants du désert de glace, un braconnier de minéraux… dit Jérémy d’un ton soudainement méprisant.

— Oui, je gagne ma vie comme ça. Et je ne compte pas rater tout un été juste pour vos beaux yeux, répondit Mike avec une certaine tension. Nous verrons lorsque j’aurai fini la saison, dans plusieurs semaines. Selon les résultats, je me rendrai à Scot-Town ou à la banquise des Monts Berlin. A ce moment-là, vous pourrez voyager avec moi, si vous avez la patience d’attendre jusque-là… D’un autre côté, si vous êtes pressé, je ne vous retiens pas ! Maintenant, nous avons tous les deux besoin de repos.

— Je comprends, mais je dois impérativement rentrer de toute urgence…

Il finit cette phrase en gémissant.

Cela hérissa le braconnier qui se glissa dans la tente sans répondre : il avait de longues journées d’exploration devant lui et besoin de dormir à cause de ses blessures. Quel guigne d’être tombé sur ce Jérémy ! Adieu silence et solitude…

En même temps, il était fier de l’avoir sauvé au péril de sa propre vie, en accord avec ses valeurs : il s’en serait éternellement voulu de ne pas l’avoir fait. Il ne pouvait pourtant s’empêcher de penser qu’il serait une source de soucis pour sa campagne et cela l’ennuyait.

Cette idée le ramena à son travail et il réalisa à quel point il était impatient de voir s’il était bien dans les Kimberlites espérées, oubliant momentanément ses blessures et l’inconnu geignard. La fièvre des diamants fit trembler son cœur d’excitation : il imaginait déjà les petites pierres brillantes dans les roches éclatées. Le sommeil fut long à venir.

oOo

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  • Le site des éditions Rivière Blanche : ici
  • Toutes les librairies, mais il vous faudra le commander, la probabilité de  le trouver spontanément en rayon étant proche de celle de gagner au loto (si cela arrive dites moi où que je tienne à jour la liste ci-dessous) sauf :
    • pour nos amis de Renne : librairie Critic (avec un grand merci à Simon),
    • pour nos amis de Paris : librairie Scylla,
    • pour nos amis de Toulouse : Bedecine,
    • pour nos amis de Grenoble : en discussion avec les libraires…
  • Enfin, vous pouvez aussi commander auprès des acteurs habituels de l’achat en ligne (ex. A….n), c’est tellement simple, mais moins dans l’esprit.

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