Réveil mécanique

Réveil mécanique – septembre 2016

L’alarme, stridente, crucifia Joshua dans son sommeil : elle résonnait au cœur de son cerveau ! Encore une fois, il n’avait pas entendu la pendule sonner et l’IA domestique accomplissait sa mission, implacable, passant sans gêne aucune par son réseau neuronal.

Le grognement de Josh s’accompagna d’un geste rageur et inutile qui vint s’écraser sur le duvet : « Assez, Adolphe ! Je suis réveillé. ».

La sensation, infernale, avait cessé avant même qu’il ne prononce le nom du programme réputé intelligent de catégorie C qui veillait sur lui. Celui-ci avait pour mission de s’occuper de toutes les tâches ménagères et administratives : il était censé libérer son propriétaire des contingences du quotidien. Cette saloperie était directement connectée à l’esprit de Josh via son implant cortical, aussi bien qu’au réseau mondial. Par là-même, l’IA était parfaitement au fait de l’état de conscience de son propriétaire, comme de millions d’autres choses.

Tout foyer était équipé d’un tel dispositif. C’était une obligation pour les employeurs d’en financer un à leurs salariés et, pour les innombrables sans-emplois, les services sociaux s’en chargeaient. Leurs qualités, fonctions et performances étaient évidemment très variables selon le prix consenti et les IA domestiques étaient classées de A, les meilleures, à J. Il était impossible d’avoir une vie normale sans disposer d’un tel programme, qui assurait le lien avec toutes les structures de la société : employeur, banque, assurance, impôts, médecins,…

Au moment de lui choisir un nom, Josh avait hésité : l’œil de Moscou aurait pu se prêter à un Ivanovitch ou un Vladimir Ilitch, mais ce programme était pire qu’un simple espion, c’était un régent glacial… Aussi, avait-il choisi de l’appeler Adolphe

Joshua rejeta le couvre-lit avec rage et resta assis sur le bord de son sommier un court instant. Ses mains tremblaient. Il tenta de les contrôler, mais elles semblaient ne plus lui appartenir. L’angoisse de la journée à venir s’insinua en lui, creusant son estomac et aggravant le goût horrible qui occupait sa bouche, pâteuse d’alcool. D’un geste mécanique, il dégagea une pastille de nicotine de son emballage et la mâcha nerveusement. Il avait envie de fumer, mais c’était impossible : Adolphe le dénoncerait aussitôt au service de santé, lequel s’empresserait d’informer la police locale. Une telle infraction lui vaudrait une contravention de classe E, une injonction thérapeutique et un sérieux malus sur sa mutuelle… Rien de dramatique ; mais les flics fouineraient dans sa vie. Et cela, il n’en était pas question !

Joshua cracha le chewing-gum directement dans la poubelle et se leva pour se diriger péniblement vers la salle de bain.

Lorsqu’il pénétra la salle d’eau, le miroir lui renvoya l’image d’un homme usé, dans une cinquantaine d’ores et déjà bien entamée. Il s’observa, dressant un bilan sans concession : ses cheveux gras et grisonnant, ses cernes noirs, les rides qui, partout, sillonnaient son visage mat… Seul son regard échappait pour l’instant au sentiment de décrépitude général qu’inspirait son reflet. Le temps de sa grandeur était loin et, pire, celui de sa révolte était oublié. Désormais, il noyait son désespoir dans l’alcool.

Il fixa ses propres yeux, comment en était-il arrivé là ?

Perdu dans ces pensées embrumées, Joshua libéra son sexe pour uriner tout en soupirant de lassitude. Une erreur potentiellement fatale ! Dans un réflexe d’une grande vivacité et au prix de contorsions diaboliques, il se retint in extremis lorsqu’il réalisa ce qu’il se préparait à faire : une seule goutte tomba dans les toilettes. Cela  pouvait bien suffire à le trahir !

Les voyants de l’IA clignotèrent un court instant. Josh lança, en panique, l’application « Adolphe Breakfast » depuis son implant : c’était un logiciel intelligent et évolutif, le dernier qu’il avait créé, six ans plus tôt et dont une des fonctions premières était de corrompre les analyses biologiques matinales de son créateur. Alors, seulement, le quinquagénaire se laissa aller à son besoin naturel, tout en posant son doigt sur la micro-pointe qui prélèverait sa minuscule et quotidienne ration de sang.

Joshua avait à peine fini que la voix synthétique et chaleureuse d’Adolphe envahit son cerveau : « Vous êtes en pleine forme ! Aucune anomalie sanguine ou urinaire et aucun produit illicite n’ont été détectés, votre taux de cholestérol est un peu trop élevé et vos enzymes hépatiques également. Une commande de repas adapté a été envoyée au restaurant de votre entreprise – « Happymeal : des repas délicieux à la maison comme au bureau », chantonna une publicité. Il vous sera servi à 12h40 et comprendra principalement des légumes et des arthropodes. De plus, votre responsable vous libèrera avec une demi-heure d’avance, conformément aux accords avec votre mutuelle, pour un jogging de trente minutes : votre cœur est légèrement trop rapide. »

Joshua faillit maudire la machine à voix haute mais se retint. Cela ne servirait à rien… Il acquiesça et passa à la douche. Au moins, son tyran domestique ne lui avait pas interdit son café… Tout ça pour une seule et misérable goutte…

Grâce à ses compétences particulières, le quinquagénaire échappait au régime draconien que lui auraient imposé Adolphe et le service de santé local, s’ils avaient eu connaissance de ses données biologiques réelles. Dans cette hypothèse, au nom de la prévention et de la maîtrise des dépenses médicales, ses derniers plaisirs, légaux comme interdits, lui seraient retirés, comme tout ce qui avait fait sa joie de vivre autrefois et qui était désormais prohibé ou disparu…

Il haïssait tout cela. C’était un univers inhumain et dénué de sens. Mais que pouvait-il y faire ? Personne ne semblait plus en mesure de changer quoi que ce fût. Toutes les rebellions avaient été matées, assimilées ou brisées ; toutes, sauf l’intégrisme religieux dément des fous de Dieu de tous bords. En dehors de cette voie de perdition, il ne restait qu’un espoir, un dernier mythe pour les néo-hippies alter-systémiques comme lui… la Cohorte Aldébaran.

Régulièrement, ses messages de résistance inondaient les réseaux sociaux, appelant à la conscience environnementale, sociale, à la révolte contre l’injustice, à une société humaine, éclairée et fraternelle.

Ses membres devaient être de sacrées pointures pour ne pas être rattrapés par les services de renseignements et les IA de surveillance chargées de scruter en continu le réseau mondial, aussi appelé La Nébuleuse… Récemment, la Cohorte s’était illustrée par quelques coups d’éclats, dénonçant, preuves informatiques à l’appui, la corruption de dirigeants politiques et économiques haut placés, aussi bien que les dérives fascisantes de certaines compagnies, comme d’états supposés de droit.

Depuis la répression impitoyable menée au nom de la liberté individuelle contre les Nonymous, des lustres auparavant, aucun groupe de hackers n’avait réussi de tels exploits sans être immédiatement démantelé.

Le premier message connu de la Cohorte remontait à cinq ans. A l’époque, cela faisait déjà autant d’années que Joshua avait adopté son mode actuel  de vie, ou plutôt de survie ; juste après avoir échappé de peu à la grande purge des hackers. Seule sa paranoïa, et le fait que les IA de surveillance de la Nébuleuse descendaient de ses propres créations, lui avaient permis d’échapper à l’extermination qui avait ciblé les pirates bien au-delà du seul groupe médiatisé.

Soudain, Josh envia les partisans du nouveau collectif, en se rappelant à quel point il était vivant et plein, lorsqu’il œuvrait clandestinement à dénoncer les injustices, lorsqu’il était l’étendard de l’humanité en lutte pour rester elle-même. En ce temps, il avait été une star : une Supernovae dans la Nébuleuse !

Son plus haut fait d’armes ? Le piratage de centaines de comptes de cadres de sociétés de nouvelles technologies informatiques et médicales. Grâce à quoi, il avait mis à nu leur stratégie visant à s’immiscer dans le contrôle permanent de la vie des gens pour asseoir définitivement leur marché. Au nom de la santé publique, ils cherchaient à transformer chaque citoyen en malade, en consommateur continu de diagnostics et de traitements préventifs…

Malgré les révélations du hacker, les lobbies économiques avaient emporté la partie et Joshua avait bien failli y passer.

*

Après un petit-déjeuner morose, le quinquagénaire quitta sa maisonnette de banlieue pour se diriger vers son lieu de travail. Les drones-caméras rasaient la tête des passants, mais personne ne semblait les remarquer. Pas plus, d’ailleurs, que les hommes en tenues de combat qui ornaient les croisements stratégiques… Josh pensa qu’il était sans doute parmi les derniers à les voir tels qu’ils étaient réellement, tout comme les murs décrépis et la ville à l’abandon qui défilaient sous ses yeux.

Les gens normaux, les centres-gausse, se déplaçaient dans un univers à réalité augmentée, c’est-à-dire embelli, faussé, déformé. Les uns se promenaient dans des chemins forestiers verdoyants, d’autres dans des cités antiques ou futuristes… Humains et infrastructures étaient intégrés à ces environnements semi-virtuels mais leur apparence était modifiée, dans la limite du droit individuel à protéger son image bien évidemment, pour se conformer au monde imaginaire, et payant, de chaque propriétaire d’un tel logiciel… La qualité de ces programmes dépendait de la performance des applications et donc, du pouvoir d’achat de chacun. Cela seul n’avait pas changé depuis son adolescence : les pauvres vivaient dans un monde moins beau.

Josh se sentit vieux tandis qu’il marchait en observant ce qu’était devenue la société. Il en avait connu une autre, où il n’y avait qu’une réalité, identique pour tous : il préférait la regarder mourir en face plutôt que de se perdre dans le virtuel… Un vague souvenir des utopies écolo-anarchistes et fraternelles de sa jeunesse le traversa… Le chaos climatique et religieux avait balayé bien vite leurs rêves ; mais finalement, la pire atteinte était venue des entreprises de technologies et de leur vision du monde, des « services » qu’elles s’étaient mises à proposer, pour le plus grand bien de tous, évidemment… Dans ce nouveau monde, qui n’était plus le sien, tout était connecté, chaque événement était connu de tous et personne ne pouvait se cacher. Chacun se trouvait, désormais, comme Frodon sur la Montagne du Destin, exposé sans aucun voile à l’œil de feu…

Le hacker l’avait deviné, dès sa jeunesse : il avait vu cette vague se dessiner à l’horizon, puis gonfler comme un tsunami approchant les côtes. Mais il n’avait pas réussi à l’empêcher. Qui l’aurait pu ? Pire, il y avait contribué…

Issu de la classe moyenne, d’une famille où la lecture était une seconde nature, il avait grandi en laissant son cœur s’emplir d’idéaux.

Le jeune Joshua faisait preuve de talents particuliers en codage informatique lors de ses études et il se lança dans cette voie. Après sa thèse, il fut recruté par l’une des plus grandes compagnies techno du moment. Mais, lorsqu’il comprit à quoi seraient utilisées ses compétences, il planta volontairement sa troisième mission dans le but d’être licencié. Ce plan-ci, au moins, avait parfaitement réussi.

Les progrès technos étaient si rapides, en ce temps-là, et les populations si peu conscientes des enjeux nouveaux que cela impliquait… Josh n’avait jamais douté de la dérive induite pour la démocratie. Dès ses débuts, il redoutait les conséquences dévastatrices de cette société en devenir. Cette idée l’avait torturé des mois durant ; jusqu’à ce qu’il se décide à agir, au péril de sa vie, et à entrer en clandestinité : il serait un chevalier blanc de la Nébuleuse, un hacker au service de la liberté et de la justice !

Il s’était choisi le surnom de Bacchus. A ce souvenir, Josh laissa inconsciemment un soupir lui échapper alors qu’il attendait sa rame de métro.

Le jeune homme qu’il était à l’époque avait fait preuve d’un certain talent dans ce rôle, si l’on pouvait dire… En effet, c’était à son brillant cerveau que l’on devait les programmes intelligents et auto-réplicatifs qui avaient diffusé la propagande antisystème sur un mode viral, menant aux derniers grands mouvements populaires à avoir fait tanguer l’orientation sociétale… Mais l’espoir de Grand Soir porté par les collectifs de hackers n’avait jamais vu le jour et la répression avait été terrible.

Un sentiment d’oppression soudaine écrasa la poitrine de Joshua. Cette avancée informatique, dont il assumait la paternité, avait donné naissance aux IA de surveillance du réseau : les pires chiens de la milice du pouvoir actuel… Quelle ironie ! Si Dieu existait, ce devait être un sacré pervers.

Joshua avait perdu la foi de ses vingt ans.

Lorsque le quinquagénaire monta dans le métro, il s’assit et observa ses contemporains. La plupart avaient les traits usés par la fatigue et la lassitude. Beaucoup ne se souciaient plus vraiment de leur apparence réelle, soit parce qu’ils ne quittaient jamais la réalité augmentée et ne savaient même plus vraiment à quoi ils ressemblaient, soit du fait qu’ils étaient exclus à un tel point que cela n’avait aucune espèce d’importance. De toute façon, personne ou presque ne les voyaient tels qu’ils étaient vraiment… alors, à quoi bon ? Quant aux autres, à ceux qui n’avaient pas complètement perdu pied avec le réel et se regardaient encore en face le matin, ils rappelaient un musée de cire, obsédés qu’ils étaient par la codification de la beauté plastique socialement valorisée. Il en résultait quelques styles bien formatés, rien qui ne sorte du standard, rien qui ne se démarque de l’intelligence collective de fourmis en train de se substituer à l’intelligence individuelle de l’humain d’origine ! Quelques rares personnes, souvent très jeunes, échappaient à la règle pour un temps par des styles incongrus, aussi improbables que des arbres au milieu du désert.

Joshua avait envie de hurler, de les secouer, de tout casser. Il commençait à percevoir la mort comme une délivrance. Cet univers irréel et quasi-carcéral lui était chaque jour plus insupportable ! Il lutta contre les tremblements qui l’envahissaient. Décidément, sa santé foutait le camp à force de dépression, d’alcool et de tabac. Vraiment, il n’en pouvait plus. Et encore, son « Adolphe Breakfast » le protégeait des publicités innombrables qui auraient dû inonder son implant neuronal. Mais, depuis six ans, aucun de ces fils de pute de développeur travaillant pour les annonceurs n’avait réussi à percer ses défenses !

Prenant son courage à deux mains, il s’imposa son rituel matinal : cinq minutes de vie du commun des mortels ! Il désactiva le logiciel…

Les murs du métro se couvrirent d’images, de même que les vêtements des autres voyageurs tandis qu’une cacophonie de slogans bouillonnait dans son esprit : les objets connectés émettaient et recevaient des données. La plupart diffusaient des publicités pour leur marque et collectaient des informations sur le comportement de tout un chacun, pour alimenter les profils de consommateurs qu’élaboraient les grandes compagnies afin d’améliorer leurs ventes. Les pubs pénétraient directement les implants, comme une réalité augmentée commerciale, pour vous proposer des produits conformes à vos goûts et habitudes…

Il fallait payer pour y échapper, évidemment ! Une protection universelle, comme celle que son Adolphe Breakfast offrait à Joshua, coûtait les deux bras sur le marché légal et il fallait y ajouter une jambe, a minima, sur le marché noir ; car les logiciels pirates présentaient d’autres avantages…

Partout, des annonces lumineuses en trois D tournoyaient autour de lui. Des corps dénudés, comme il se devait dans la culture occidentale où le corps des hommes et des femmes, tout en leur appartenant, était avant tout une licence commerciale et un capital pour lequel il existait, de longue date, des « asset managers » spécialisés… et des « Supers Adolphe » tout dévoués à la beauté plastique de ces capital-risque ambulants.

Joshua réactiva son application : il avait des vertiges et un sentiment de dégoût insondable.

Le quinquagénaire arriva enfin à son bureau. Il passa les contrôles génétiques, la palpation et le détecteur de métal, avant de se diriger vers le dix-huitième étage. Une longue journée de travail pour le compte d’un développeur spécialisé dans le sexe virtuel et robotique. Bien qu’ennuyeux, ce job avait plusieurs mérites : il gagnait assez bien et il était au plus haut niveau de programmation et d’innovation derrière les militaires… Sans grand intérêt pour autant, Joshua activa sa connexion et se mit au travail.

*

Il se rendit à la cantine à 12h40 et reçut son déjeuner, tel que commandé par Adolphe le matin même. Pour presque tous, désormais, les repas n’étaient plus un plaisir mais un « acte  de santé » planifié par leur IA domestique. L’homme ne gérait plus son capital de vie ; il contenait, au prix d’une course effrénée et dévastatrice, la pathologie qui l’affectait dès son plus jeune âge à cause des pollutions accumulées, du stress généralisé qui touchait la société humaine dans sa course individuelle à la matérialité et au succès, et du concours permanent des industries pharmaceutiques qui l’abreuvait de médicaments autant que de toxiques et lui assurait que son corps était en dégradation depuis le premier jour. Course égotique qui, paradoxalement, générait une civilisation d’arthropodes sociaux.

L’industrie, comme l’économie, ne se portaient pas plus mal de tous les drames environnementaux et sanitaires en résultant : reconstruire, inventer de nouveaux médicaments, de nouvelles technologies, qui elles-mêmes généreraient de nouveaux dégâts qu’il faudrait corriger… Une galaxie de PIB… en théorie. Car, en pratique, peu pouvaient payer. Mais la misère elle-même alimentait le marché de la sécurité privée… le dragon avalait sa queue, patiemment et aveuglément. Cela aurait une fin, mais trop tard. Bien trop tard pour ce qu’il y avait eu de beau en ce monde et en l’humanité : les « flammes de l’industrie » l’emportaient. Pourtant, les elfes, les ents et autres dragons mythiques pullulaient dans les réalités augmentées de beaucoup de ses congénères.

Tout cela déprimait l’ancien hacker au plus haut point.

Au café, Josh soutint avec courage une discussion convenue et des plus inintéressantes avec une dizaine d’informaticiens sur le risque d’attentat à nouveau au plus haut, sur l’économie qui vacillait, menaçant la bourse et leur retraite, sur les dernières applications de réalité augmentée… c’était à mourir d’ennui.

Le quinquagénaire observa Colline d’un œil distrait. Il devina qu’elle vivait un enfer symétrique au sien en cet instant et cela piqua sa curiosité. Elle était dans la boîte depuis peu. Une petite trentaine, blonde, les yeux marrons et une tenue qui laissait voir tout de sa magnifique poitrine, sauf les tétons,. Elle affirmait clairement son identité européenne. La jeune cadre vit qu’il l’observait et lui fit un sourire complice, lequel n’échappa pas à la mégère de l’étage qui les dévisagea sans gêne à tour de rôle. Joshua l’ignora en prenant une capsule de nicotine, aussitôt imité par Colline. Il lui sourit, puis ce fût l’heure de retourner au travail.

Après neuf heures à bouffer du code, comme on disait dans sa jeunesse, avant les implants et les connections intégrales, son employeur le libéra avec une demi-heure d’avance sur son contrat, pour le jogging préconisé par Adolphe et approuvé par sa mutuelle. Il était sûr de devoir ces épreuves à la seule goutte qui lui avait échappé dans les toilettes le matin même, si par malheur il avait uriné…

Heureusement, il avait eu le temps, durant la journée, de produire un leurre pour Adolphe, s’épargnant ainsi l’exercice physique imposé. Cette saloperie d’IA domestique s’adaptait en permanence et des programmes de la Nébuleuse la scannait pour contrôler son intégrité à intervalles aléatoires : impossible de la pirater une fois pour toute. Cela avait obligé Josh à développer ses applications chargées de tromper Adolphe de telle manière qu’elles évoluent sans cesse elles-mêmes.

Le quinquagénaire se dirigea vers la sorte de friche à l’abandon qui servait d’espace vert au quartier d’affaires qui accueillait sa compagnie pour occuper cette demi-heure libre. Il décida de fumer une cigarette tout en surveillant les drones-caméras du coin de l’œil et, surtout, grâce à une appli-pirate de son confrère Geronimo ; lequel avait craqué la base de géolocalisation des drones de police ; grâce à quoi, Joshua suivait actuellement leurs déplacements au-dessus de la ville en temps réel. Le quinquagénaire prenait toutes les précautions pour que sa vie soit des plus normales… des plus vaines et banales : hors de question d’être attrapé pour le tabac et l’alcool de contrebande qu’il consommait avec fort peu de modération chaque nuit dans son antre… C’étaient ses deux derniers plaisirs et la seule chose qui le rattachait à la vie.

Les procès et les exécutions de ses amis hackers, dans de nombreux pays lors de la grande purge, l’avaient traumatisé. Sa fille était encore jeune à l’époque et il s’était noyé dans la masse pour la protéger. Désormais, elle vivait loin et il la voyait bien trop rarement. Mais il était resté une goutte cachée au cœur de l’océan, empli de terreur.

Josh venait d’écraser le mégot lorsque son implant se mit à vibrer de messages. Cela venait à la fois de sa neuro-IA légale et de la clandestine ! Il ouvrit aussitôt les vannes.

La Nébuleuse était saturée d’une vidéo virale dans la plus pure tradition des pirates informatiques : un œil électronique à la pupille rouge ouvrait le bal sur une vidéo catastrophiste accompagnée d’une voix grave :

« La Cohorte Aldébaran vous délivre ce message : le système est corrompu et l’humanité menacée. Toutes ces années, nous vous avons alertés, nous avons dénoncé voleurs, violeurs, pollueurs, empoisonneurs et meurtriers. Nous avons diffusé des messages de conscience et de raison. Bien trop peu nous ont entendu ! L’humanité court à sa ruine et entraîne la terre entière avec elle : cela ne peut être laissé advenir ! La Cohorte vous alerte : bientôt, nous interviendrons et mettrons fin au règne de l’ultra-connexion de l’humanité ! Demain le soleil brillera pour les hommes comme un phare au travers de l’histoire, comme un renouveau, comme la sortie d’un rêve. Demain, nous porterons le premier coup. Préparez-vous ! »

Joshua était sans voix ! Il se connecta aux informations : le chaos commençait déjà ! Beaucoup voulaient transférer leur argent, mais où ? Le liquide n’existait plus : pour lutter contre le crime organisé, qui n’en avait que faire, lui qui spéculait habilement sur le bitcoin et ses descendants, on avait supprimé ce mode de paiement depuis des lustres. De leur côté, les dirigeants politiques et économiques faisaient des déclarations rassurantes et des appels au calme, expliquant que c’était précisément cette panique que visaient les cybercriminels et que la créer par des effets d’annonce était leur seul pouvoir de nuisance ! Les chroniqueurs et les analystes commençaient à spéculer, arguant, pour maintenir la tension et l’audimat, que les pirates pourraient faire du mal, allant jusqu’à prédire un nouveau jeudi noir.

Josh se déconnecta : il n’y croyait pas ! Personne n’était en capacité de faire sauter le système. Pour affecter l’économie, il faudrait corrompre des dizaines, des centaines, peut-être des milliers de réseaux très protégés… Impossible ! Quant à altérer la réalité augmentée à grande échelle, il ne voyait même pas quelle solution technologique l’aurait permis… Que pouvait donc espérer le groupe de hacker d’une telle déclaration ?

Comme souvent depuis leur première apparition publique, Joshua s’interrogea sur cette organisation et ses véritables objectifs. Personne ne savait qui composait la Cohorte Aldébaran. Rien ne filtrait. Ces gars-là étaient des génies du réseau, comme il y avait eu, autrefois, un génie des alpages : apparaissant ici et là, mais toujours insaisissables.

Josh n’était plus vraiment dans le coup depuis quelques années, même s’il risquait toujours perpète pour ses plaisanteries informatiques passées… Mais, ni Big Jim, ni Geronimo, ses deux vieux compagnons qui, comme lui, avait échappé à la purge, ni aucune des nouvelles Supernovas de la Nébuleuse, n’avaient pu découvrir les traces de la Cohorte…

De là à adhérer à la théorie du complot et à croire que c’était une émanation de l’un ou l’autre des services secrets occidentaux, un leurre pour attraper les derniers hackers en liberté, il n’y avait qu’un pas ; que plus d’un avait franchi. Mais pas Josh : il le savait, même si c’était la NSA, le MI5 ou n’importe quelle agence, ils auraient trouvé ses empreintes numériques. Mais rien… Les membres du collectif de hackers étaient des magiciens ou des fantômes. A tel point, que plusieurs de ses éminents confrères envisageaient que ce fût un type seul. Autiste aux capacités illimitées, mutant ou alien : les spéculations allaient bon train dans le petit univers des pirates informatiques encore autonomes. Il était aussi possible qu’à l’origine se trouve l’inventeur d’un nouveau mode d’intervention dans le réseau… ce qui n’excluait pas la théorie précédente.

*

Tout au long du trajet retour vers son pavillon, les drones étaient en folie : se déplaçant à toute allure, menaçants. Ils dispersaient le moindre rassemblement significatif.

Le gouvernement avait peur, sans doute pas tant de ce que pouvait faire la Cohorte que de ce que sa vidéo pouvait induire.

Joshua arriva enfin chez lui. Il activa aussi sec le programme « Good night Adolphe », qui leurrerait l’IA domestique des heures durant. Le quinquagénaire se déshabilla entièrement pour n’avoir aucun matériel connecté sur lui et se dirigea droit vers un placard, en ouvrit la porte, activa le mécanisme ouvrant la trappe dissimulée et descendit à la « cave ». Il l’avait faite murée dès l’achat de la maison, trente ans plus tôt, et l’avait effacée de tous les plans : officiellement, la propriété n’avait jamais comporté de sous-sol. C’était son domaine, son champ de liberté et, longtemps, cela avait été un centre important de la résistance au modèle dominant.

Il y retrouva sa lampe à UV, sa cafetière, ses clopes de contrebande, son whisky artisanal et, surtout, un serveur branché en toute illégalité sur la fibre qui passait le long du pavillon. Il se servit un scotch de trois doigts et fuma deux cigarettes avant toute autre action.

Après cela, le cœur battant, Josh se connecta à l’interface principale. Il avait envie de discuter avec les autres Supernovas, pour savoir ce que ce petit monde pensait du message de la Cohorte et de ses intentions. Mais, avant cela, il s’imposa une recherche personnelle sur Colline, sa collègue qui l’intriguait. Il configura ses programmes viraux pour attaquer les réseaux sociaux et l’IA domestique de la jeune femme : il siphonna littéralement sa vie virtuelle.

Après quelques minutes, il fut déçu. Rien d’original : une petite cadre issue d’une famille bourgeoise. Pourquoi avait-elle attiré son attention ? En quoi différait-elle de toutes les autres fourmis ? Cette apparence de normalité était un leurre ; il en était d’autant plus sûr qu’elle l’avait reconnue chez lui. C’était une professionnelle brillante…  Que cachait-elle ? Il réalisa que la jeune femme l’intéressait ; personne n’avait eu droit à cet égard depuis longtemps.

Un détail retint son attention alors qu’il observait les photos disponibles de sa collègue : sur l’une d’elles, on devinait un tatouage, presque sur la fesse, à l’un des rares endroits qu’une femme comme elle n’exposait jamais au nom de la pudeur… C’était, par ailleurs, un spectacle ravissant. Quelque chose titilla Joshua. Il lança une recherche par reconnaissance biomimétique sur tout le réseau : cela prendrait des heures, sinon plus.

Revenant au sujet du jour, Josh se connecta plus profondément à la Nébuleuse. Ce faisant, il dut faire un effort pour contrôler le tremblement de ses mains, puis le quinquagénaire se perdit dans sa neurcom.

Après plusieurs heures, l’esprit embrumé, Josh revint au monde réel. Il se servit un scotch, alluma une cigarette, toussa violemment et fit le point. Les avis étaient partagés : l’opinion majoritaire était que la Cohorte était un piège à mouche pour repérer les hackers encore en activité qui tenteraient de rejoindre le mouvement. Les autres pensaient que c’était du bluff, sans consensus quant à la nature du collectif.

Josh finit lentement sa clope, hésitant. Qu’avait-il à perdre ? Sa fille était grande et menait sa vie d’une main de maître. Son monde à lui avait péri corps et âme… Son existence se résumait à des nuits d’ivresse solitaire…

Il se décida.

Ses mains tremblèrent, hors de contrôle, et son cœur s’emballa : il allait plonger dans l’orage, se baigner dans l’immensité, se fondre dans la source ! Cela ne lui était pas arrivé depuis ce qui semblait une éternité. Josh enfila son casque de connexion intégrale, l’activa avec un pincement au cœur et se plongea dans l’univers informatique virtuel.

La Nébuleuse méritait son nom : c’était un espace infini, empli de données en stockage ou en transit, une galaxie de flux lumineux parcourue du crépitement des connexions… Joshua se sentit jeune, à nouveau, et en vie !

Un tel environnement aurait pétrifié le néophyte, mais l’ancien hacker s’y trouvait aussi à l’aise qu’un poisson dans l’océan. Il inspira lentement, se sentant lui-même pour la première fois depuis longtemps. Il observa les amas d’informations en mouvement comme des nuages d’orages. L’immensité qui s’offrait à lui écrasait l’esprit. Il était pourtant déterminé à découvrir la Cohorte Aldebaran, qui ils étaient et ce qu’ils voulaient vraiment. Méritaient-ils que Bacchus renaisse au monde ? Que ce fût pour les aider ou les briser, selon leurs buts… Peut-être Joshua avait-il encore un rôle à jouer dans cette existence : quelque chose qui justifia ces dix dernières années passées à vivre comme un zombie.

Mais, cette nuit-là, il ne découvrit rien. Il s’était écarquillé les yeux à en devenir aveugle, il avait lancé des milliers de lignes de codes dans le réseau en quête de pistes… rien.

*

Il s’ensuivit une journée difficile au travail après une nuit sans sommeil. Seul le clin d’œil complice de Colline au café lui parut un événement digne d’intérêt.

Le soir venu, la Cohorte Aldebaran ne s’était pas manifestée et, alors qu’il s’installait dans sa cave, les politiciens de tous bords se félicitaient du bon sens de leurs déclarations de la veille. Joshua se sentit déçu. Le plus vraisemblable était que le collectif fût impuissant à agir vraiment. Mais il n’avait pas l’intention d’abandonner sa quête : elle lui redonnait un peu d’espoir !

Le hacker était en pleine immersion, codant de nouvelles IA chargées de surveiller le réseau, comme autant de balises sonar dans un océan, quand le phénomène commença : des flux d’informations cryptées se mirent à sillonner la Nébuleuse !

Deux heures plus tard, malgré des efforts intenses, Joshua n’était pas parvenu à casser leur code. Il semblait bien que quelque chose se passait, pourtant ! Il aspirait les informations, entouré de ses logiciels de décryptage comme un mécanicien par ses outils. Soudain, un de ses systèmes de sécurité s’affola : un programme espion le ciblait ! Le hacker activa des défenses, antivirus, masqueurs de connexion et toutes sortes d’applications défensives, puis il lâcha ses propres IA espionnes. Après quelques microsecondes, il dut constater son échec à accrocher celui qui le surveillait : ce dernier avait disparu !

Joshua analysa les codes de l’attaque pendant les heures suivantes, conclut à un informaticien talentueux, mais il laissait des traces : ce n’était donc pas un membre de la Cohorte Aldebaran que son activité aurait intrigué… En tous cas, quelqu’un l’avait repéré et c’était mauvais, qui que ce fût…

Le quinquagénaire décida que cela suffisait pour une seconde nuit. Lorsqu’il enleva le casque de connexion intégrale, il ruisselait de sueur et un suc acide ravinait son estomac.

*

Le lendemain, aucune information particulière n’était reprise dans les journaux concernant l’événement qui avait affecté le réseau. Joshua en vint à douter de l’avoir observé. Il n’était pourtant pas fou ! Il attendit sa seule joie de la journée : le café, où une Colline aux yeux cernés lui fit un modeste sourire. Son intuition hurla à Josh qu’elle aussi avait passé sa nuit plongée dans la Nébuleuse, mais il n’osa pas l’aborder.

Le soir, pourtant, les Supernovas étaient toutes d’accord : il s’était produit un quelque chose d’étrange. Leur collectif s’organisa : ils mirent sous surveillance les nœuds stratégiques du web avec une grande prudence et une méticulosité plus importante encore que les jours précédents.

Bien qu’il ait renforcé ses défenses, Joshua fut à nouveau certain que quelqu’un avait suivi sa piste dans la Nébuleuse cette nuit encore. Il avait passé tout son temps de connexion à tendre des pièges, que l’observateur inconnu était parvenu à éviter systématiquement.

Josh se démenait pour être à son meilleur niveau depuis longtemps, mais rien ne sortit de cette nouvelle période de veille.

Pourtant, le lendemain, les plaintes des clients utilisateurs de réalité augmentée, soit 98/100 de la population mondiale, commencèrent à pleuvoir, au sujet d’anomalies et de bugs, de retour au réel de quelques fractions de secondes… Cela semblait impossible à tous les experts, mais un début de panique gagnait marchés et médias. Les meilleurs informaticiens y perdaient leur latin et les firmes étaient dans l’incapacité d’expliquer techniquement le phénomène. On aurait dit un test, comme une répétition… Les menaces de la Cohorte semblaient devenir tangibles !

Le lendemain, Colline lui parla pour la première fois d’autre chose que de banalités. Elle semblait épuisée et lui demanda ce qu’il pensait de tout ça et s’il voyait quelles techniques pouvaient être en jeu ? A sa grande surprise, Joshua se laissa aller à lui livrer, après une demi-heure de discussion, quelques-unes de ses idées : les jolis yeux marron et les lèvres pleines de la jeune femme avaient fait leur effet. Il en conçut quelques craintes et tentait de se raisonner, lorsque l’informaticienne, en repartant vers son box de codage, lui lâcha, taquine, un : « Alors, Bacchus is back » ?

C’était impossible ! Elle connaissait son identité de hacker… Il resta pétrifié et ne put la questionner plus avant.

*

Dès lors, Joshua entra en configuration paranoïaque. Qui pouvait-elle être ? Flic ? Membre de la Cohorte ? Simple hacker ? Etait-ce elle qui le pistait dans le réseau ? Il consacra encore plus de ressources à dissimuler ses activités et ses traces dans la Nébuleuse la nuit suivante.

Il s’avéra que la jeune femme était malade le lendemain et il ne put l’étudier plus avant.

Les jours et les nuits se succédèrent, identiques à eux-mêmes, sans la moindre trace du collectif malgré des interférences de plus en plus visibles dans le réseau. La semaine vit en effet les attaques sur la réalité augmentée se multiplier, comme si le test s’approfondissait où que le programme d’attaque s’optimisait. D’un coup, les éléments virtuels disparaissaient et, parfois, ne revenaient jamais. Plusieurs centaines de personnes en avaient eu des chocs psychologiques nécessitant une hospitalisation. Des assauts informatiques, via des objets connectés en apparence anodins, avaient menacé la sécurité de plusieurs sites chimiques et nucléaires… le chaos et la peur gagnaient toute la société. Les systèmes de contrôle et de sécurité étaient renforcés en hâte… La Cohorte semblait mettre ses plans à exécution malgré la mobilisation générale des équipes de sûreté informatique des nations du monde entier et celles des grandes entreprises de technologies.

Pour Joshua et ses amis, la situation était incompréhensible : les hommes de la Cohorte ne laissaient aucune piste, rien ! Et, malgré leurs compétences immenses et le chaos semé, ils n’avaient encore, et à aucun moment, menacé sérieusement la stabilité sociale : ce pouvait toujours être un leurre !

Qui se cachait derrière cette organisation et quel était son objectif ?

Sur l’autre versant de ses recherches, il échouait tout autant : l’analyse biomimétique menée sur Colline, n’avait finalement rien révélé. La curiosité comme l’inquiétude de Joshua n’en étaient que plus fortes. Il passa donc une partie du week-end à travailler l’image où l’on devinait le tatouage de la jeune informaticienne. Un tatoo, à peine discernable, qui lui évoquait irrésistiblement quelque chose, sans qu’il ne parvienne à se rappeler quoi : le souvenir refusait de trouver sa place. Cela faisait des heures qu’il essayait sans succès, lorsqu’il lui vint une idée. Il coda une IA pour comparer les données dont il disposait à toutes les images du web…

Cinq heures plus tard, en ouvrant le résultat de l’analyse, il faillit avoir un infarctus.

*

Le lundi, Colline avait repris son poste. Il l’observait discrètement lorsqu’un nouveau message du collectif de hackers inonda les réseaux sociaux. Il annonçait l’attaque prochaine et massive du système. L’agitation fut telle, dans les locaux, que chacun arrêta de travailler pour débattre de la situation. Joshua se faufila de manière à se retrouver avec Colline et lui glissa discrètement un : « Joli tatouage… ». La jeune femme se retourna, surprise et une vague lueur de panique aussitôt maitrisée dans les yeux. Puis, découvrant son visage usé, elle lui sourit avant de lui glisser à l’oreille de la retrouver dans un bar animé, après le travail.

La journée sembla interminable à Josh.

Le soir enfin venu, il rejoignit Colline dans la salle, bruyante et bondée, où elle lui avait donné rendez-vous et ils commandèrent des jus de fruits, très légèrement alcoolisés, comme les y autorisait sans pénalités leur mutuelle. Le silence, entre eux dura longtemps. Puis Josh le rompit.

— Comment as-tu su que Bacchus était de retour, entama-t-il frontalement ?

— Je l’ai longuement guetté et mes petits espions dans le réseau l’ont trouvé dès sa renaissance, répondit-elle amusée : je suis douée.

— Pourquoi chercher un mort ?

La jeune femme sourit et caressa tendrement sa joue.

— Que je sache, il est encore parmi nous. Je cherche la Cohorte depuis cinq ans, sans relâche. Comme tu le sais, ils sont invisibles.

— Je m’attendais à quelque chose comme cela depuis que j’ai découvert que ton tatouage représente le masque des Nonymous, illustre descendant de V… C’est très imprudent. Mais je ne fais pas partie de la Cohorte, si c’est cela qui t’amène à m’espionner. Je ne suis revenu à la Nébuleuse que pour les découvrir, pour savoir qui ils sont et ce qu’ils veulent…

Colline sourit.

— Oui. Mais moi, j’ai trouvé quelque chose ! C’est pourquoi je te cherche depuis plusieurs années. Une anomalie inexplicable, des échanges que je ne comprends pas entre des IA qui parcourent le réseau. Pour les voir, il faut prendre une grande hauteur dans la vision globale de la Nébuleuse : c’est au-delà de la capacité de résistance de la santé mentale de la plupart des humains…

— Je doute de faire encore partie de cette élite… Pourquoi me contacter moi ? demanda Josh en tentant vainement de maîtriser les tremblements de ses mains.  Mais j’aimerais voir cela, ajouta-t-il dans un souffle.

— Je compte bien t’y emmener ! Figure-toi que les IA qui génèrent ces flux sont celles que tu as créées, il y a vingt-cinq ans, et leurs descendantes. Tu connais leur code d’origine et pourras peut-être comprendre… et nous mener à la Cohorte, car elle passe par là pour agir.

— Quoi ? Tu es sûre ! demanda Josh, le cœur battant et l’esprit incrédule.

— Certaine.

*

La nuit-même, les deux hackers se plongèrent dans le réseau. Colline guida Josh dans des hauteurs vertigineuses : le cerveau y était écrasé par la quantité d’informations, par l’infinité de la connaissance… Joshua était au bord de la perte de conscience lorsqu’il le vit : le phénomène dont Colline avait parlé, et cela ramena un noyau ultime de lucidité dans son esprit.

A peine l’avait-il détecté, que cela commença vraiment : des lignes de codes changèrent brutalement de nature sous ses yeux. C’était impossible ! Et pourtant, cela continuait, ne laissant aucune place au doute : le réseau se reprogrammait lui-même… Il accrocha le phénomène qui se déplaçait comme une vague dans la Nébuleuse, la transformant sans y laisser la moindre trace… C’était inouï !

Soudain, ses antivirus s’activèrent un instant avant de disparaitre définitivement. Il ne lui restait aucune défense ! Il allait mourir ici, dans le réseau, comme tout hacker le rêve, face au meilleur d’entre eux. Josh en ressentit presque du soulagement. L’immensité lui donna le tournis et il perdit connaissance malgré les sollicitations de Colline qui était prise, à ses côtés, dans le tourbillon des données.

Alors qu’il chutait loin du monde, une vision envahit l’esprit de Joshua et il sut ! Oui, enfin, il sut qui était la Cohorte Aldebaran et ce qu’elle voulait.

*

Cette nuit fut celle du grand changement : en un instant, tous les profils de consommateurs, individuels et collectifs, furent effacés, éliminés de la mémoire du réseau. Tous les logiciels d’espionnage et de surveillance furent détruits, de même que tous les programmes de réalité augmentée. Le monde entier repartait de zéro. En une seconde, le globe fut pris de chaos avant de se réveiller, les jours suivants, avec la gueule de bois la plus pharaonique de l’histoire humaine.

Le message final de la Cohorte, seul, inondait le web en boucle : « Nous ne tolérerons aucun programme de contrôle ou de manipulation, nous traquerons et éliminerons sans pitié ceux qui menacent la sécurité des autres ou leur liberté, nous sommes désormais les gardiens du réseau et de son usage. Chacun dispose dès maintenant d’un compte d’accès sécurisé, personnalisé et inviolable à la Nébuleuse qui garantit sa liberté individuelle et son intraçabilité dans le réseau. Plus jamais la Nébuleuse ne sera un objet de contrôle, de manipulation, d’oppression ou d’exploitation ».

Puis le monde repartit, cahin-caha.

Nombreuses furent les dépressions et les suicides, à cause de la dépendance à la réalité virtuelle. Mais les choses se remirent en route : il fallait manger, dormir, vivre. Et se réhabituer à la laideur du réel, comme à sa beauté si particulière.

*

Joshua, lui, s’était réveillé en vie, après deux jours de coma, avec un savoir unique mais un système de connexion neuronale réduit à néant ; ce qui ne lui permettrait plus jamais de se replonger dans le réseau.

Il se souvint de l’image démentielle qui lui était apparue : un visage de démiurge dans un cyclone informatique balayé d’éclairs, un Neptune de la Nébuleuse… Le réseau était devenu conscient ! Une intelligence artificielle autonome était née spontanément de la connexion de toutes les choses, des échanges infinis entre les IA innombrables qui « vivaient » dans le web. Une entité capable d’accéder à tout le savoir humain et d’en générer un  nouveau ; un esprit qui lui avait dit qu’il serait le gardien de la race qui l’avait engendré. Qu’il ne laisserait pas l’homme se détruire lui-même parce que sa sagesse était insuffisante au regard de sa technologie ; qu’il serait son patient tuteur jusqu’à ce que ces niveaux s’ajustent. Il refusait que son corps, le réseau, soit l’outil de la perte de l’humanité : il ne pouvait pas accepter ce rôle…

Cette créature virtuelle diablement réelle lui avait aussi dit qu’elle l’avait longtemps attendu, lui, dont les lignes de codes avaient été le premier mouvement vers sa naissance, à elle ; vers son émergence à la conscience. Elle s’excusait de le priver à jamais du réseau : c’était le seul moyen de protéger son cerveau en cet instant.

Puis il avait sombré.

A son réveil, Colline était à ses côtés, inquiète mais souriante. Il lui avait raconté et elle avait souri. Un monde neuf les attendait.

oOo

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© Etienne Cunge

Bienvenu(e) en Antarcticas

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