Délégation stellaire

Nouvelle – novembre 2016

Une brise tiède, chargée des parfums d’Anaphoria et de Lysambre, si typiques des grandes plaines tempérées de Natos au printemps, caressait le visage de sa Sérénité Gorde, Haut-Ambassadeur de la Confédération Planétaire du Zenzil.

Des sentiments divers le traversaient, à cet instant même, mais aucun n’était positif et ses doigts s’agitaient nerveusement sur l’accoudoir du luxueux fauteuil du salon, unique pièce de son petit engin spatial.

Le voyage durerait trois jours, traduisant la distance immense qui le séparait de son but. Cela lui laissait un peu de temps pour trouver une solution afin d’éviter la mort ou le déshonneur : les deux conséquences les plus susceptibles de découler de sa présente situation.

Gorde n’était pas issu d’une longue lignée d’hommes de pouvoir. Il s’était hissé à ce poste par ses seules qualités de stratège politique et son acharnement au travail. En chemin, il s’était mis à nourrir de grandes ambitions à son propre égard. Il n’avait pourtant jamais osé, même dans ses rêves les plus fous, imaginer une telle gloire ! Lorsqu’on l’avait élevé au statut de Haut-Ambassadeur, il avait été frappé de stupeur : il était le premier, depuis des décennies, à obtenir cette distinction honorifique sans faire partie des Milles Familles ! Un cas d’exception. Bien sûr, il avait intrigué pour être nommé à ce poste, mais sans espoir réel de l’obtenir : c’était plutôt une manœuvre de positionnement visant à afficher son appétit pour une situation en vue.

Après la cérémonie, le jeune zenzile s’était senti pousser des ailes : à lui les fonctions lucratives dans l’administration de la Confédération, les soirées de galas, les inaugurations et les voyages sur les planètes alliées et partenaires ; mais aussi les auditoires conquis, les foules admiratives et les femmes, qui le courtisaient désormais sans vergogne.

Ça avait été une ronde d’alcool, de substances psychoactives légales et de corps parfumés. Sa tête en avait tourné des semaines durant.

Puis, il y avait la première rencontre avec Elanore depuis qu’il avait acquis ce nouveau statut. A cette pensée, les traits de Gorde se relâchèrent.

C’était une véritable beauté ! Dès que son regard s’était posé sur elle, lors de ce bal sur la lune de Natos, bien des années auparavant, il avait été perdu, corps et âme ; comme un vaisseau spatial à la dérive, privé de son IA et incapable de se diriger. Elanore, la cadette de la Onzième Famille… Malgré leur attirance réciproque, c’était une relation impossible : leurs conditions sociales respectives interdisaient une telle union, elle aurait été scandaleuse. La jeune femme lui avait clairement fait comprendre qu’elle ne pouvait se le permettre. Ils se voyaient pourtant dès que l’occasion s’en présentait. Cette situation, en particulier, était à l’origine de la quête d’un rang supérieur qui animait depuis longtemps le jeune Gorde.

Leur rendez-vous, après son élévation, avait éclipsé tous les autres et mis fin à six mois de débauche, le sauvant au passage d’une vie indigne en devenir. La jeune femme lui avait laissé entendre que son nouveau titre la mettait à portée de son désir et le jeune diplomate zenzile avait aussitôt engagé une approche officielle, délaissant sa nouvelle et courte période orgiaque, bien qu’il sût à quel point la famille de son amour le méprisait en raison de ses origines modestes. Ses chances de réussite étaient faibles.

Cependant, quelques temps plus tôt, après plusieurs semaines de manœuvres subtiles, le père de sa dulcinée, le Ministre Dagbar, lui avait promis qu’il bénirait leur union… Jamais il n’avait connu une telle joie ! Et voilà qu’il se retrouvait là, à bord d’un minuscule Contactship, ces petits navires spatiaux reconnus par toutes les races galactiques civilisées comme une ambassade, en route vers la mort ou la ruine.

Comment avait-il pu croire une seconde que le conte de fée était réel ? Il savait pourtant tout ce qu’il y avait à savoir des arcanes du pouvoir, mais la passion l’avait aveuglé. Les yeux violets d’Elanore, luisant d’émotion et d’amour, s’imposèrent à sa conscience. Dieu ce qu’ils pouvaient s’aimer !

Gorde frappa les accoudoirs de désespoir. Cela ne pouvait pas finir ainsi ! Il devait bien exister une solution pour se sortir du guêpier dans lequel on l’avait fourré ! Il avait encore quelques heures devant lui : il allait les consacrer à chercher une échappatoire à ce bourbier diplomatique. Après tout, il avait de nombreux talents et s’était sorti de bien des situations critiques. Cette fois, pourtant, sa position semblait désespérée…

Gorde se mit à faire un bilan de sa mission, espérant découvrir une stratégie qui lui permettrait d’en émerger avec dignité, et, surtout, vivant.

*

Les règles standards de tout Premier Contact avec une civilisation pré-gal étaient très strictes. Elles étaient établies de longue date et régies par les politiques galactiques des Amas-Unis. La moindre incartade lui coûterait son honneur, toute forme de statut social reconnu à venir, et bien sûr, cela lui arracherait Elanore, quel que fût sa passion pour lui.

Aucune forme de violence ou de manipulation mentale des populations indigènes n’était tolérée et, en conséquence, son appareil n’était pas doté de tels équipements ; pas plus qu’il ne disposait de bouclier protecteur, en signe de paix… Autant d’informations vitales qui échapperaient totalement aux barbares chez qui son futur beau-père avait réussi à le faire envoyer afin d’établir un Premier Contact officiel avec la Confédération Planétaire du Zenzil. Un immense honneur sur le papier, bien que la mission fût tenue quasiment secrète jusqu’à son terme, selon la tradition, pour éviter qu’une autre puissance galactique ne leur grille la politesse et n’intègre ce nouveau système à sa sphère d’influence.

La confidentialité entourant ce type de mission datait d’une autre ère mais restait d’actualité, même si, désormais, les zones de contrôle des différentes espèces galactiques étaient discutées aux réunions plénières des Amas-Unis ; ce qui n’empêchait pas jeux politiques, barbouzes et coups bas, de la part de toutes les civilisations parties prenantes, pour étendre ou limiter ces périmètres selon leurs propres intérêts. C’était un jeu particulièrement complexe, à moult dimensions…

Toujours était-il que la foutue planète vers laquelle Gorde se dirigeait à toute allure faisait partie du giron Zenzil depuis sa découverte, au fin fond du bras spirale de la galaxie, cinq siècles auparavant. Les missions de surveillance avaient été rares et lointaines, surtout au début : lors du premier passage d’un drone explorateur, « l’espèce à mains » locale n’avait pas encore découvert la machine à vapeur… Comme toujours, par la suite, leur progression avait été exponentielle, les menant à la fois au seuil de l’espace et de l’extinction, en raison de la destruction de leur environnement pour assurer leur développement. Aucune civilisation sidérale connue n’avait échappé à cette étape et la question de savoir comment la première espèce était parvenue seule au stade galactique restait l’un des derniers grands mystères de l’univers. Toutes les « espèces à mains », en revanche, n’étaient pas aussi agressives que celle qui l’attendait au bout du tunnel supra-luminique dans lequel fonçait son petit appareil ; et ce n’était pas une bonne nouvelle…

Usuellement, c’était au stade de l’Effondrement qu’avait lieu le Premier Contact. A ce moment-là, les autochtones voyaient le plus souvent, dans une race venue de l’espace, un espoir, au mieux, une fin rapide et sans douleur, au pire… Les indigènes avaient ainsi moins tendance à tirer sur les vaisseaux ambassadeurs, totalement vulnérables. L’inconvénient de cette stratégie était que, la plupart du temps, la biosphère était dégradée pour des centaines de milliers d’années, limitant considérablement les potentialités de ces races, réduites à servir les intérêts de leur civilisation tutrice – laquelle pouvait être plus ou moins bien intentionnée – jusqu’à ce qu’elles aient atteint le seuil de l’autonomie. Le Zenzil se faisait gloire de l’humanisme sur lequel il basait ses relations avec les planètes sous son mandat de développement. Soudainement, Gorde s’interrogeait sur ses mêmes valeurs et leur réalité.

Le diplomate soupira. Ce qui lui avait officiellement valu d’être nommé Haut-Ambassadeur, c’était son action militante pour une prise de contact plus précoce avec les civilisations pré-galactiques afin de leur permettre de ne pas détruire leur biosphère et, par là-même, de devenir bien plus rapidement des entités spatiales à part entière grâce aux ressources préservées de leur monde d’origine. Bien sûr, pour lui, cela impliquait de faire évoluer le protocole de rencontre et, plus spécifiquement, d’équiper les contactships de boucliers déflecteurs…

Grace à cela, son beau-père n’avait eu aucune peine à présenter sa mission comme une reconnaissance de son travail remarquable et l’occasion d’accrocher des lettres de noblesse à son tout nouveau titre, sans que Gorde ne puisse rien y objecter. Le sujet des défenses du vaisseau, lui, avait été balayé d’un revers de main : impossible ! Il faudrait faire changer la convention des Amas-Unis ! Un millénaire de débats en perspective. Le géniteur d’Elanore avait bien manœuvré pour envoyer son futur gendre à sa perte, tout en semblant lui faire honneur… A vrai dire, le diplomate zenzile le soupçonnait même, désormais, d’avoir œuvré dans ce but à sa nomination… C’était un être retord et bien plus déterminé à éviter qu’un individu comme Gorde ne pénètre son cercle familial que ce dernier ne l’avait envisagé.

Le Haut-Ambassadeur le savait : désormais, il lui restait une seule chance de s’en sortir, à savoir trouver le moyen de prendre langue avec ces barbares, dont il ignorait l’essentiel, sans déclencher la moindre hostilité avec eux. Le protocole de contact imposé par les Amas-Unis l’obligeait à diffuser un message de paix dans une langue compréhensible par les autochtones. Cette déclaration devait être répétée mille fois à un intervalle minimal de trois minutes avant que l’on puisse considérer, en tout honneur, que les indigènes refusaient le contact. Cela revenait à passer plusieurs jours sur place… C’était sa meilleure option pour sauver son honneur, mais elle semblait hors de portée. Aucune chance, vu le niveau de développement de l’espèce locale, qu’elle n’essaye pas d’entrer officiellement en relation avec lui pendant une telle durée…

Quant à établir le contact avec eux de manière pacifique, ce n’était pas gagné ! Le débrief diplomatique de l’IA avait été terrifiant : l’espèce n’était même pas au stade de l’unification planétaire. Seul existait cet organisme douteux où les représentants des différentes entités nationales en place se concertaient. Une assemblée comparable aux Amas-Unis à leurs balbutiements, des millénaires plus tôt : une fonction impuissante. Autrement dit, le Haut-Ambassadeur n’avait pas un seul interlocuteur à convaincre, mais près de deux cents, d’importance variable… Et il n’avait aucune idée des rapports de force entre eux, ni de leurs philosophies politiques réciproques. L’équilibre biologique de leur planète était sérieusement atteint, mais pas encore suffisamment pour qu’ils aient réellement pris la mesure de ce qui les attendait : autant dire que les tensions géopolitiques et militaires autour des ressources devaient être à leur apogée. L’espèce était aussi en pleine exploration de son système solaire et la première explosion nucléaire datait de plusieurs décennies… Toutes les informations dont disposait Gorde étaient des plus inquiétantes quant aux dispositions d’esprit prévisibles des habitants.

Le jeune zenzile soupira, nerveux, puis il se décida à consulter l’IA sur ses probabilités de succès dans un tel contexte. La machine répondit, sans la moindre émotion : « pratiquement aucune ». A ce stade de développement, la réaction la plus vraisemblable des indigènes à un contact avec une race galactique était la destruction ou l’emprisonnement au secret pour tirer parti de son avance technologique sans la partager avec les autres puissances planétaires. Il serait comme un chien dans le jeu de quilles au cœur des rapports de force entre les nations qui peuplaient sa destination.

Un sourire cynique traversa le visage sévère du Haut-Ambassadeur du Zenzil : son beau-père n’aurait su mieux choisir ! Ces peuples se percevaient certainement comme à l’apogée de leur civilisation, niant encore stoïquement les stigmates du désastre à venir. Il aurait à faire face à une race technologique, arrogante et primitive. Particulièrement guerrière qui plus est, selon ce que laissait soupçonner les informations collectées lors des passages occasionnels d’appareils automatiques de surveillance… Il n’y avait rien d’autre dans le briefing de mission, à part une carte des deux cents pays qui peuplaient cette pauvre planète, classés selon leur puissance, laquelle était évaluée par les IA des drones d’exploration en fonction de l’importance relative de leurs télécommunications.

Gorde se souvint que, selon les plus anciennes données existantes, Zenzil elle-même en était passée par là : comment avait bien pu survivre ses aïeux pré-galactiques ? C’était un mystère.

*

Une journée entière avait passé. Il lui fallait un plan ! Il ne restait à Gorde que quelques heures pour absorber la culture de cette race et trouver le moyen de prendre contact avec elle sans déclencher une guerre ou être capturé à des fins d’analyses… Le Haut-Ambassadeur frissonna en pensant aux techniques qu’un peuple aussi primitif que celui-là pourrait mettre en œuvre pour l’étudier, lui et son contactship. Il demanda à l’IA ce que la Confédération avait en réserve d’information sur cette planète dans le réseau. L’IA lui répondit immédiatement : la plupart des données étaient définitivement indisponibles suite à une défaillance – mémoire structure physique dégradée.

Gorde maudit son beau-père, ne doutant plus, à ce stade, qu’il comptât se débarrasser de lui pour ne pas laisser sa fille ternir l’honneur de la Onzième Famille en épousant un sans-grade. Qui d’autre, en effet, aurait pu faire détruire de telles informations et dans quel but ? Etait-il paranoïaque ? D’autres intérêts pouvaient-ils être jeu, venant d’une civilisation galactique opposée à la Confédération ou de groupes politiques zenziles en désaccord avec le Ministre Dagbar ?

En désespoir de cause, il lança l’IA dans une recherche tous azimuts et, après des heures perdues sans résultats, il alla se coucher, laissant l’esprit électronique fouiller les ressources informatiques infinies de la Confédération du Zenzil.

Il ne lui restait qu’une journée avant d’arriver à destination et le sommeil fut long à venir tandis qu’il spéculait sur les forces en présence susceptibles d’avoir un intérêt à le voir échouer. Inlassablement, il en revenait à son beau-père…

*

A son réveil, à peine quelques heures plus tard, Gorde prit le temps d’une infusion d’épice et d’un plat de lurge traditionnel avant de consulter les résultats finaux de la recherche menée par l’IA du vaisseau pendant son sommeil. La seule chose que cette dernière avait trouvée, consistait en des milliers de films et de textes culturels provenant de cette espèce. Un groupe d’amateurs de civilisations pré-gals avait focalisé son attention sur celle-ci et siphonné toutes ses productions cinématographiques et littéraires lors d’un passage de drone. Une vraie chance !

Gorde tremblait d’excitation en téléchargeant les téraoctets de fichiers, des gouttes sucrées dégoulinèrent de ses tentacules, en signe de tension, et il demanda à l’IA de lui injecter l’ensemble des données en accéléré dans son implant : il manquait de temps pour les traiter autrement.

La première information qu’il saisit clairement, c’était que les habitants de ce minuscule caillou perdu au fin fond d’un bras de la galaxie appelaient leur planète « la Terre » ! Quel manque d’originalité. Et ils se nommaient « humains », comme tous les « peuples à mains » galactiques, peu ou prou… La seconde information qui pénétra avec clarté sa conscience, fut la violence inouïe qui les habitait : ses chances de survie étaient vraiment minimes !

Ses tentacules sensitifs entourèrent sa tête en signe de détresse, mais il continua son travail à toute allure, scrutant films, textes et images, tentant de trier par recoupement, au sein des flux massifs d’informations qui émergeaient soudain dans son esprit, le vrai de l’imaginaire : existait-il de ces incroyables dragons ? Non, c’étaient des créatures mythologiques imaginaires. Un régime avait-il réellement exterminé six millions de personnes à cause de leur croyance ? Et un autre plus de quinze pour asseoir son autorité ? Oui ! Et cette liste-là était sans fin… Leur histoire était pire que la plus horrible de leur fiction.

Gorde en vint à douter de sa conviction la plus chère : finalement, il était peut-être sage de laisser les pré-gals tomber avant de leur tendre une main secourable… Ceux-ci, en tous cas, semblaient incurables et si intensément barbares que des frissons parcoururent à la fois ses tentacules sensitifs et ses bras préhenseurs. Il ne voyait vraiment pas comment s’en sortir… Son petit vaisseau sans défense serait certainement pulvérisé avant même de s’être posé… Il n’entendait toutefois pas baisser les bras et poursuivit ses réflexions, mobilisant toutes les ressources de son cerveau. Il n’avait, de toute façon, rien de mieux à faire.

*

Le lendemain, le contactship jaillit du tunnel supra-luminique juste derrière la lune. Gorde serait invisible, au moins quelques heures, aux satellites et autres capteurs qui étaient, pour la plupart, tournés vers le bas de toute façon : leur surveillance portait essentiellement sur eux-mêmes et non sur une civilisation venue de l’espace.

Le Haut-Ambassadeur n’avait pas dormi depuis trente-six heures, cherchant inlassablement au fond de ses méninges un plan qui lui évite de se faire massacrer ou capturer et lui permette de revenir à Zenzil couvert de gloire pour épouser Elanore, si possible en évitant à ces sauvages d’accéder au statut galactique : ils n’étaient définitivement pas prêts !

Le diplomate zenzile avait passé la dernière journée de son voyage à renoncer à ses idéaux et à analyser les scénarios d’atterrissage pays par pays, en commençant par les plus puissants.

Celui qui s’appelait Etats-Unis le détruirait avant même qu’il n’ait touché le sol, s’il en croyait ce qui ressortait de leur industrie filmographique et, sans doute, en irait-il de même avec leur rival le plus ancien, la Russie. La Chine, autre puissance locale, aurait plutôt tendance à le faire disparaître dans une base secrète pour l’étudier, toujours s’il en croyait les ouvrages textuels et visuels auxquels il avait pu accéder. Il avait souri en pensant à ce qui adviendrait de son vaisseau s’il se posait en Afrique, après avoir visionné le Lord of War : quelques éléments d’infrastructures désossées dans une plaine désolée et adieu retour au pays… Mais aucune des informations tirées de ces fictions n’était réellement fiable… En revanche, pour quelques heures, il pouvait accéder au réseau local des humains et Gorde commença à visionner les informations télévisuelles.

Il en conclut rapidement, comme il s’en était douté en digérant leurs séries, qu’aucune de ces nations ne partagerait les bénéfices du Premier Contact avec les autres. Toutes étaient dans un jeu d’influence où il deviendrait une pièce maîtresse que chacune chercherait à accaparer. Jamais ses probabilités de succès ne lui avaient semblé si ténues.

Tout le secteur que ces gens nommaient Moyen-Orient était en guerre et il se ferait descendre sans sommation s’il tentait d’atterrir par là. Les petits pays, pour maintes raisons, ne feraient pas l’affaire. Restaient de rares bons candidats : le Brésil, l’Inde, l’Australie et quelques autres. Autant de lieux où il pouvait espérer parvenir à toucher le sol, mais où il n’avait aucune chance d’obtenir un accord d’adhésion globale de cette planète à la Charte Galactique, sa mission première. Ces nations, bien que majeures sur de nombreux plans, comme leur population ou leur superficie, n’étaient pas assez importantes politiquement et militairement : les grandes puissances locales verraient d’un mauvais œil qu’il ait choisi de s’y poser et, de plus, le risque de s’y faire descendre n’y était pas nul pour autant.

Enfin, il y avait l’Europe : la zone avait connu un nombre de guerres incalculable et formait la confédération la plus désunie de l’univers. Une folie, politiquement impuissante et militairement susceptible de le détruire… Sa diversité et son inconstance d’orientation ne lui offrait vraisemblablement pas la moindre chance de succès. Là aussi, le plus probable était une réaction militaire intense et, de plus, toutes les difficultés observées dans le jeu politique mondial se retrouvaient à une échelle plus petite dans cette étrange Union… Quel pays de cette pseudo-confédération choisir pour le Contact ? Des négociations mondiales avaient failli y échouer à cause de régions microscopiques… Chacun y avait son mot à dire : ce n’était plus une démocratie, malgré une tentative honorable, mais une cacophonie. La région était un nœud diplomatique en soi, donc un mauvais choix par essence.

Où atterrir, sur cette foutue planète, pour ne pas être dézingué dans la minute ? Qui plus est, en prenant contact avec une nation suffisamment sage pour partager ce qu’il apportait et assez puissante pour fédérer les autres sans déclencher une guerre pour l’hégémonie des bénéfices supposés du Contact ?

De nouvelles gouttes sucrées coulèrent des tentacules du Haut-Ambassadeur du Zenzil.

Alors que tout espoir l’abandonnait, à quelques minutes du moment précis où la rotation des astres exposerait son petit vaisseau aux capteurs d’un satellite militaire de la Russie, Gorde vit soudainement la lumière et, une minute plus tard, il lança le contactship à toute allure vers la terre.

*

A peine quelques jours après ce choix décisif, le représentant diplomatique zenzile était tout sourire dans son vaisseau, sur la route du retour vers Natos. Il savourait déjà sa victoire et se réjouissait par avance de retrouver Elanore et ses yeux d’améthyste. Il s’était soudain souvenu d’un pamphlet politique sur ce petit pays au cœur de l’Europe : « Comment les Wallons ont failli tuer le CETA, un modèle de démocratie ? ». Cela l’avait beaucoup amusé, sans retenir son attention tout de suite. Mais, au dernier moment, cet ouvrage lui avait donné la réponse.

Dès la sortie de son appareil de derrière la lune, il avait foncé sans s’arrêter, délivrant en morse sur toutes les bandes de fréquences disponibles ce message si simple qu’il était comme une ponctuation dans leur littérature et leur production cinématographique : SOS.

Une demi-minute plus tard, il posait le petit engin spatial sans défense très précisément sur la frontière entre Wallonie et Pays Flamand, au cœur de la Belgique, à quelques kilomètres à peine de la capitale politique de l’Union Européenne, mais suffisamment loin d’elle pour ne pas s’être fait tiré dessus instantanément.

Le Haut-Ambassadeur avait largement eu le temps de diffuser la déclaration d’amitié traditionnelle, ce message imposé par les conventions des Amas-Unis, et cela à mille reprises séparées d’au moins trois minutes, conformément à ces mêmes exigences intersidérales. Mais, durant tout ce temps, aucune délégation n’avait officiellement pris contact avec lui ! Pourtant, des centaines d’engins militaires menaçants entouraient son petit vaisseau.

Les débats nationaux et européens, en effet, allaient bon train et n’en finissaient pas : qui était en charge des relations extra-terrestres ?

Le gouvernement régional ? Et si oui, lequel ? Il était précisément à cheval sur la frontière entre une région wallonne et une autre, flamande. Des géomètres experts étaient venus vérifier, au péril de leur vie, du moins le pensaient-ils, et en échange d’une prime substantielle de leur employeur. Ils avaient conclu que le vaisseau n’était pas plus chez l’une que chez l’autre.

L’Etat Belge ? A ce moment précis, il tentait désespérément et depuis des mois de former un gouvernement d’union nationale sans que le pays ne s’en porte plus mal, mais peinait à se légitimer dans cette mission inattendue ; surtout auprès des autres pays européens, qui n’avaient aucune envie de voir cette petite nation gérer seule une telle opportunité. En même temps, c’était son territoire et ils étaient bien embêtés.

L’Union Européenne était-elle fondée à ce type de diplomatie ?

Les débats s’enflammaient, sous la pression des USA, de la Russie, de la Chine et de tous les autres qui exigeaient d’être associés. Un référendum populaire, sans valeur juridique mais à forte valeur ajoutée en confusion, était en cours, organisé par une des communes d’atterrissage pour savoir si la population souhaitait confier la mission d’entrer en contact au maire du village… La collectivité d’à côté, consultait, elle aussi, mais pour savoir si ses habitants étaient d’accord pour trouver cette proposition de leurs voisins inacceptable. Même dans les réceptions zenziles officielles, le haut-Ambassadeur n’avait jamais vu autant de confusion, de vaines déclarations et d’agitation qu’autour de cet événement…

Les discussions continuaient certainement à cette heure, alors que Gorde filait dans le tunnel supra-luminique : à peine avait-il fini la tentative de contact légale et implanté sous terre une balise revendiquant le Premier Contact de cette Terre avec la Confédération du Zenzil, qu’il avait remis les gaz, sans aucun autre effort particulier pour entrer en communication, ce qu’il aurait pu faire facilement. Mais il aurait alors dû rester sur cette foutue planète jusqu’à ce qu’un accord soit trouvé et cela, tel qu’il voyait la situation, pourrait l’emmener à l’âge de la retraite ; dans le meilleur des cas ! Il préférait éviter de penser aux alternatives…

 Le Haut-Ambassadeur du Zenzil était loin, avant que la moindre instance militaire, parmi les innombrables officielles et secrètes présentes autour de son point d’atterrissage, ait même réussi à savoir si elle avait le droit, puis l’autorisation, de lui tirer dessus. Quant à savoir comment finirait cet épisode sur Terre, il en frissonnait : ces gens-là étaient bien capables de s’entre-tuer alors même qu’il était loin… Mais, après tout, cela ne le concernait plus.

Des spasmes de joie firent onduler ses tentacules sensitifs : il était en vie et avait rempli sa mission avec honneur, en respectant scrupuleusement le protocole des Amas-Unis. Rien ne viendrait empêcher désormais son succès et son intégration à la Onzième Famille. Le Haut-Ambassadeur se laissa aller au sommeil.

*

Sur le spatio-quai de la station orbitale principale de Natos, Elanore l’attendait, seule dans l’espace au-dessus du point d’ancrage du contactship, dans sa tenue spatiale hyper-moulante qui mettait en valeur ses membres comme ses poches à œufs. Derrière elle, au loin, l’astre Zenzil brillait de tous ses feux.

Dans le hall vitré, en arrière-plan, une foule multicolore l’attendait, lui, sa Sérénité le Haut-Ambassadeur Gorde, pour lui faire honneur. Au premier rang des représentants officiels, il voyait son beau-père ; lequel serait obligé de l’encenser, bon gré, mal gré : il ne lui restait qu’à manger son kaluski, le chapeau traditionnel de Natos en laine de Quirch ! Gorde sourit franchement à cette idée. Puis il fit un signe de son tentacule droit à sa dulcinée et enclencha l’amarrage alors que la tension refluait et que la joie de retrouver la jeune femme l’envahissait, faisant ruisseler ses membres sensitifs d’un mélange odoriférant. A sa seule odeur, il sut qu’il avait gagné, que son statut social avait changé : il suait le pouvoir absolu.

Le Six-cent-vingt-deuxième Haut-Ambassadeur du Zenzil, envoyé en vue d’un Premier Contact avec les Humains de la Terre, était de retour, en vie et couvert de gloire. Son nom serait célébré dans les livres d’histoires ; mais désormais, pour Gorde, l’avenir se trouvait dans les yeux ravis d’Elanore. Les humains, eux, attendraient encore un peu.

oOo

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© Etienne Cunge

Bienvenu(e) en Antarcticas

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